mercredi 4 août 2021

La fabrique de la servitude


 

Ainsi, il aura suffit d’un prétexte sanitaire aux objectifs pour le moins douteux pour nous précipiter dans une ère du contrôle général des populations et de leur asservissement à la raison d’État. Raison d’État qu’il serait désormais bien difficile de distinguer de la raison du capitalisme mondialisé.

Une situation difficilement imaginable dans un pays comme la France il y a encore quelques décennies mais que deux circonstances bien particulières laissaient présager depuis quelque temps. A savoir la corrélation entre la destruction systématique des liens sociaux entreprise par le capitalisme en ces mêmes dernières décennies et sa mise en œuvre de technologies bien particulières ayant pour effet principal la généralisation de cette destruction. Après s’être présentées très habilement, dans un premier temps, comme services nouveaux et facilités aux personnes, ces technologies se sont rapidement imposées dans un second temps comme « indispensables », puis finalement comme quasiment obligatoires par l’effet de marginalisation automatique de ceux qui s’y refuseraient.

Certes, aucune société véritable et vivante ne se serait engagée en un tel processus et il a fallu préalablement que cette société s’étiole et se meure en devenant cette Société du spectacle que le capitalisme a commencé à nous concocter il y a bientôt un siècle. Rappelons pour l’occasion que le Spectacle, pour chaque être humain, est ce reniement permanent de lui-même, par lequel il essaye de devenir marchandise pour pouvoir complaire à un monde qui désormais ne reconnaît plus rien d'autre.
Mais pour la domination, le spectacle est l'instrument qui permet de contraindre à cette misère grâce à l'Économie politique devenant "idéologie matérialisée".
La conséquence la plus grave de la domination spectaculaire-marchande pour notre réalité humaine, celle que tout le monde ne peut que constater aujourd’hui (souvent sans en identifier la source), fut sans aucun doute pour finir la séparation généralisée des individus. Car réduits par l’économie politique à se comporter eux-mêmes comme des marchandises particulières, ces individus ont du en adopter la logique centrale : la concurrence généralisée.

Et c’est pourquoi, face au dictât de la représentation étatique du capitalisme, la plupart se retrouvent désormais bien seuls et sans autre choix que d’obtempérer aux ordres pour simplement pouvoir se donner l’illusion de continuer à vivre. Puis de trouver, avec l’aide aimable et intéressée des médias officiels, les justificatifs à ce renoncement. Puis, en cette pseudo-société de la séparation généralisée, de l’égotisme institutionnalisé, de reprocher absurdement aux réticents à la servitude un manque de solidarité.

Jamais encore nous n’avions été confrontés à un tel degré à ce qu’un auteur d’outre-atlantique appela en son temps la fabrique du consentement ; qu’il serait plus juste de désigner tout simplement désormais comme la fabrique de la servitude.

A plus ou moins court terme, c’est l’ensemble des zones géographiques « modernisées » selon les critères spécifiques du capitalisme contemporain (coucou la Chine) et donc l’ensemble des populations qui voudront continuer à y demeurer qui devront se plier à ces nouvelles règles. Non pas temporairement comme certains veulent faire mine de le croire mais sous un mode habituel qui n’ira qu’en se renforçant. En ces circonstances là, la seule alternative pour les réfractaires, les mauvais citoyens de cette cité là, consistera à migrer dans les zones d’abandons du capitalisme, celles-la même que les effets de son incessante « croissance » ont ruiné de manière quasi définitive et que les conséquences climatiques de cette même croissance aveugle vont finir d’achever. L’accueil, en prime, à l’image de celui dont à fait preuve l’entité européenne ces dernières années risque, subsidiairement, d’y être peu enthousiaste.

L’époque dans laquelle nous rentrons a ceci de particulier que tous ceux qui espèrent en un autre monde où la solidarité et l’appartenance à un monde commun feraient enfin sens, ou l’égalité ne serait pas un vain mot, où chacun aurait la possibilité d’épanouir ses talents particuliers en prenant place dans la communauté, bref qui espèrent encore en un monde humain, ne peuvent plus se permettre d’attendre.

C’est dans l’immédiat des mois à venir, au mieux d’une poignée d’années, que les choses vont se jouer. Soit nous trouvons le moyen de nous débarrasser du monde abominable auquel est en train d’aboutir le capitalisme et ses affidés, soit l’avenir n’aura plus, pour nous et nos enfants, aucun sens. Chacun se doit donc de faire front et de réunir toutes ses ressources et son énergie avec ceux qu’il reconnaît comme ses semblables. Tenter l’impossible est bien désormais devenu le plus raisonnable.


Stéka, 3 août 2021

mardi 11 mai 2021

Notes pour l'Écologie Sociale et le Communalisme


 

« Le saut qualitatif du refus, partout nécessaire, que constituerait le choix de poser hardiment les problèmes de la vie réelle en affirmant sans ambages qu'ils sont insolubles dans le cadre social existant, ce choix parait hors de portée des conflits du moment, non parce que la possibilité en aurait été ignorée - la question sociale affleure dans toutes les conversations autour des nuisances, et la question des nuisances surgit dans toutes les conversations - mais plus simplement, parce qu'il n'a jamais été fait. Il n'y a pas de précédent et c'est ce qui manque. Mais plus rien ne manque pour que se crée un précédent. » (Encyclopédie des  Nuisances)

Je souhaiterais revenir ici sur les notions d'individu, d'individualité, d'individualisme car une grande confusion règne autour de ces termes; avec en arrière plan, le problème de la liberté individuelle, de la conscience individuelle.

Il ne semble pas abusif de concevoir l'histoire elle-même comme un long cheminement vers la liberté individuelle et la conscience qui doit l'accompagner. Mais tout le monde aura remarqué que quelques complications sont arrivées en cours de route. Certains, dans leur empressement vers cette liberté si souhaitable, ont trouvé plus commode et plus rapide de la construire aux dépens de celles des autres sans plus se préoccuper d'une conscience quelconque. Ce n'est évidement pas le lieu de faire l'historique des avatars successifs de cette forme de liberté là en ses multiples variantes culturelles mais il me semble intéressant de s’arrêter quelque peu sur la dernière, probablement la plus monstrueuse de toute puisqu'elle est parvenue à s'universaliser. Je veux bien sûr parler de la liberté du marché. Alias le capitalisme, alias la société du spectacle, alias le libéralisme, également désigné depuis quelque temps comme le néo-libéralisme. Mais peu importe finalement puisque le socle en est le même. Un socle construit autour d'une idéologie bien particulière affirmant l'incurable égoïsme de l'individu et désignant cet égoïsme comme étant le propre et le noyau de la nature humaine. Et c’est donc au nom de cette liberté là que se sont construits et renforcés continuellement dans les derniers siècles les différents éléments constitutifs de notre servitude contemporaine : l’État et sa bureaucratie, la violence du capital avec le travail, l’argent, les inégalités croissantes et au bout la séparation généralisée. Servitude qui n’a fait que s’accélérer dans les dernières décennies par le biais d’une technologie dévastatrice entièrement dévouée à la prédominance totalitaire du marché comme unique régulateur.

Que notre servitude contemporaine se soit construite au nom d’une soi-disant liberté individuelle, voilà qui ne peut que laisser songeur. Mais revenons à ce désir de liberté individuelle originel et à la conscience qui devrait l’accompagner et s’est visiblement perdue en route. Car tous ceux qui ont su garder quelque ouverture vers cette conscience là qui, le plus souvent, passe par le chemin du sensible - et ils sont malgré tout encore assez nombreux - savent que cette pseudo-liberté que l’on veut leur vendre, à prix fort, ne ressemble en rien à celle à laquelle ils aspirent. La destruction du lien social, consubstantielle à la nature même du capitalisme, a en effet pour conséquence de nous priver de l’essentiel de ce qui peut donner sens à la liberté et à la vie, à savoir la possibilité de prendre place dans un monde commun, soucieux de l’intérêt général dont en finalité dépendra toujours le nôtre.

« Ce qui s'est produit dans la modernité ou ce que la modernité a produit, c'est la "rupture du lien de l'homme et du monde", c'est, pour l'homme, "une perte du monde". Une "perte du monde" : voilà ce qui me parait être le sens profond et authentique du concept d'aliénation. (…) Si le corps social est à ce point docile et soumis, c'est parce qu'il a été dépossédé de tout moyen lui permettant d'exercer une maîtrise et de déployer une puissance propre. Or cette dépossession des conditions de l'exercice d'une puissance propre est l'effet même des dispositifs en tant qu'ils produisent de la subjectivité : en tant qu'ils engendrent des processus de subjectivation, les dispositifs produisent des êtres qui sont sujets non pas seulement dans la mesure où ils sont assujettis, mais d'abord dans la mesure où ils sont des subjectivités abstraites, séparées, coupées des lieux, des milieux, des moyens et des conditions sans lesquels ils ne peuvent plus déployer aucune puissance d'agir propre, ni exercer aucune maîtrise active de leur propre vie. » (Fischbach - « Sans objet »)

La question qui devrait alors se poser à tous, c’est comment pouvons-nous reprendre place dans ce monde commun, en reconstruire la réalité, à partir de ces individualités tronquées et sans véritable conscience qu’a produit le capitalisme. Individualités si bien réduites qu’elles ont déjà le plus grand mal à envisager de pouvoir se remettre en cause sans que cela provoque l’écroulement immédiat de ce qu’elles considèrent comme étant leur identité propre. C’est pourtant à travers ces identités péniblement construites, le plus souvent en reniant tout ce qui pourrait donner sens à nos vies, que le monde aliéné du capitalisme nous possède ; qu’il détermine une grande part de nos comportements, de nos choix, de nos impulsions quotidiennes de tout ordre.

L’individualité produite dans un monde régit par la logique marchande est elle-même un produit, une sorte de marchandise particulière qui comme toute marchandise est appelée à prendre place sur le marché, est amenée à devoir se vendre. Le système éducatif en son ensemble a du lui-même se plier progressivement à cette malheureuse exigence : devoir produire des marchandises compétitives. Et la famille, lieu originel de la formation de l’individu, a suivi par son empressement à promouvoir la « réussite » de ses rejetonnes et rejetons sans trop se préoccuper des sortes de vie auxquelles cela les destinait. Sans même parler du fait que cette compétition déterminée par la froide logique de capitalisme ne peut que mener le plus grand nombre à des impasses.

Replaçons-nous maintenant dans la perspective du projet communaliste – projet qui ne peut s’envisager sans qu’il soit accompagné par l’établissement général d’une démocratie directe. De multiples assemblées prendraient place partout sur le territoire, devenant de fait les organes premiers du débat démocratique et les lieux où seraient prises l’essentiel des décisions. Inutile de préciser qu’une telle possibilité ne s’ouvrira réellement que consécutivement à une période révolutionnaire ayant mi à bas et destitué les principaux organes structurels du capitalisme. Toutefois, même en envisageant le plus positivement possible ces circonstances et qu’aient été donc abattus les instruments les plus évidents permettant la domination et la perpétuation de ce qui s’y oppose, nous devrons faire face lucidement à l’un de ses prolongements des plus insidieux, le capitalisme en nous-même.

A des degrés divers, avec de nombreuses variantes, le capitalisme a été le moule de ce que nous appelons nos individualités. Il nous faudra certainement du temps, ne serait-ce que pour retrouver l’usage d’une liberté et d’une conscience individuelle en mesure de prendre place dans le commun et pour retrouver également une dynamique de la confiance en l’autre au niveau de cette forme sociale et politique entièrement renouvelée que se doit d’être le communalisme.

Il est plus facile, certes, de nier ce problème, de s’aveugler sur son omniprésence dans notre quotidienneté même, de refuser de voir ce que le capitalisme a fait de nos subjectivités. Cet aveuglement ne résout pourtant aucun problème, nous empêche même de les voir arriver. Ainsi, dans ce cadre là, les tentatives de certains d’instaurer ou de réinstaurer un pouvoir sur les autres perdureront, la passivité du plus grand nombre continuera de même à peser sur les dynamiques de changement, la difficulté pour beaucoup à prendre place ne disparaîtra pas. Car avant toute chose et prioritairement, il nous faut sortir de cette impasse sociétale et existentielle que constitue le capitalisme, retrouver le cours d’une histoire réelle où chacun aura effectivement sa place et trouvera du sens à l’occuper ; retrouver ainsi la maîtrise de nos vies dont nous avons été dépossédés. Ce n’est qu’en nous libérant historiquement du capitalisme que nous nous libérerons également des cohortes d’aliénations diverses qu’il a produit en chaque individu.

L’écologie sociale ne peut se passer de faire le bilan de ce à quoi elle est confrontée en termes de réalité sociale ; c’est la moindre des choses si elle veut être prise au sérieux. Renoncer au monde illusoire du capitalisme et de son outil étatique, c’est aussi renoncer à un monde qui a besoin d’illusions. La première de ces illusions consiste à croire que nous pourrions instantanément retrouver des individus libres et conscients, pleinement autonomes et en mesure de s’insérer et de prendre place dans une histoire humaine renouvelée. La seconde, illustrée abondamment par l’histoire et de manière assez sinistre, serait de croire qu’une avant-garde éclairée pourrait temporairement prendre le relais. La démocratie directe devra donc très rapidement s’imposer comme unique source d’un pouvoir qui ne devra pouvoir être contourné.

La démocratie directe des assemblées est le moyen, non le but, pour mettre un terme aux inégalités existantes, d’une part en permettant à chacun de pouvoir progressivement y prendre place réellement, d’autre part en faisant tout le nécessaire pour que personne ne puisse s’emparer de ce pouvoir à son profit. Pour se faire et abolir les classes sociales, elle devra au plus vite communaliser l’ensemble des moyens de production et démarchandiser la force de travail tout en sortant de la vision productiviste du capitalisme.

C’est pourquoi la plus grande illusion est certainement de croire que nous pourrions accéder à une forme d’organisation sociale communaliste pérenne sans en finir avec le capitalisme non seulement comme système de domination global mais aussi comme lieu privilégié de l’aliénation de l’individu.

Un premier constat, il nous faut donc penser le communalisme sous deux niveaux :

- La façon dont il peut commencer à prendre place, de manière diffuse, sous la domination étatico-capitaliste,

- Ce que pourrait-être une société communaliste débarrassée de cette domination.

Cette dualité de l’approche est en elle-même problématique parce que source de confusions diverses et souvent d’incompréhensions et de malentendus.

Il y a donc d’un coté ce qu’il est possible de commencer à mettre en œuvre sur des terrains et dans des cadres eux-mêmes divers (la ville, la campagne) – de l’autre, ce que nous souhaiterions pouvoir atteindre une fois débarrassés des formes partout présentes de la domination.


Malgré l’apparente simplicité de ce constat, bien peu en mesurent toutes les conséquences pratiques et psychologiques. Certains voulant, au nom d’un « réalisme » revendiqué, utiliser tous les moyens disponibles qui s’offrent à eux dans l’actuel cadre sociétal – d’autres ne voulant pas s’écarter de l’idéal visé et se refusant à des compromis jugés dangereux en leurs aboutissements.

Cette tension est au cœur de toutes les expériences actuelles et exige la plus grande lucidité à son égard. Il serait dommage toutefois de la voir comme pure négativité puisque les deux approches ont leur lieu de légitimité.

Cela fait bien sur émerger les questions de stratégie qui doivent pleinement trouver leurs places dans les débats démocratiques internes pour que chacun sache bien vers quoi il déploie ses efforts. Le « cela va de soi » est absolument à éviter en ce domaine ainsi que la culture du secret qui a pour effet principal de faire apparaître de nouvelles hiérarchies.



Cela fait également émerger la question du politique et la recherche permanente, jamais acquise, d’une dynamique effective, à l’intérieur d’un groupe, d’une assemblée délibérative.

L’une des pires erreurs est de vouloir à tout prix maintenir l’illusion d’une harmonie permanente d’un groupe et donc de tenter de mettre « sous le manteau » les oppositions et divergences qui peuvent y naître. Certaines formes conflictuelles sont intrinsèques au principe même de la démocratie, lui sont même nécessaires pour maintenir sa dynamique. Il faut donc ne pas avoir peur de s’y confronter pour pouvoir en faire émerger la nature et se mettre ainsi en mesure de pouvoir les dépasser et les résoudre. En refusant également de s’y enliser car certaines contradictions ne trouveront leur résolution que dans la reprise du cours effectif d’une histoire se libérant du carcan capitaliste.


Nous sommes ce que nous vivons. Et ce que nous avons vécu tous, chacun à notre manière, c’est la barbarie des rapports sociaux à l’intérieur d’une société profondément corrompue ; le mensonge, les logiques concurrentiels, la tentation de vouloir supplanter les autres, les tourments narcissiques, l’acceptation passive d’inégalités de condition parfaitement injustifiables. Aucun d’entre nous n’en est totalement indemne. Et chacun d’entre nous porte donc, plus ou moins consciemment, son lot d’aliénations diverses dont il faut apprendre à se débarrasser si nous voulons accéder à une autre manière de vivre.

Le Communalisme ne peut se limiter à n’être qu’un cadre sociétal différent en sa forme; il se doit d’être effectivement une autre manière de vivre en mesure de nous transformer en des êtres humains dignes de ce nom et d’ouvrir à chacun toutes ses potentialités créatives avec le désir de les offrir à tous.


Steka



dimanche 3 janvier 2021

CARNET DE CITATIONS : HISTOIRE/HISTORIOSOPHIE N° 22

 

"Le capitalisme est probablement le premier exemple d'un culte qui n'est pas expiatoire mais culpabilisant. Ce système religieux est entraîné ici même dans un mouvement monstrueux. Une conscience monstrueusement coupable qui ne sait pas expier se saisit du culte, non pas afin d'expier en lui cette culpabilité mais d'en faire une culpabilité universelle, d'en saturer la conscience (...). Il tient à l'essence même de ce mouvement religieux qu'est le capitalisme de persévérer jusqu'à la fin (...) , jusqu'à ce que soit atteint un état universel de désespoir. L'inouï du capitalisme sur le plan historique réside dans le fait que la religion n'est plus réforme de l'être mais sa dévastation. " (Walter Benjamin - 1921) 

 "De la même façon que l'industrie, destinée à libérer les hommes du travail par les machines, n'a fait jusqu'à présent que les aliéner au travail des machines, la science, destinée à les libérer historiquement et rationnellement de la nature, n'a fait que les aliéner à une société irrationnelle et anti-historique. 

Mercenaire de la pensée séparée, la science travaille pour la survie, et ne peut donc concevoir la vie que comme une formule mécanique ou morale. En effet, elle ne conçoit pas l'homme comme sujet, ni la pensée humaine comme action, et c'est pour cela qu'elle ignore l'histoire comme activité voulue, et fait des hommes des "patients" dans ses hôpitaux. 


Fondée sur le mensonge essentiel de sa fonction, la science ne peut que se mentir à elle-même. Et ses mercenaires prétentieux ont conservé, de leurs ancêtres prêtres, le goût et la nécessité du mystère. Partie dynamique dans la justification des États, le corps scientifique garde jalousement ses lois corporatives et les secrets du "Machina ex Deo" qui en font une secte méprisable.


(...) L'impossibilité actuelle de la recherche et de l'application scientifique sans des moyens énormes, a mis dans les mains du pouvoir la connaissance, concentrée spectaculairement, et l'a dirigée vers les objectifs d’État. Il n'y a aujourd'hui plus de science qui ne soit au service de l'économie, du militaire et de l'idéologie. Et la Science de l'idéologie nous montre son autre côté, l'idéologie de la Science."
(Internationale Situationniste N° 12 - 9/1969) 

"Ne jamais conclure de paix avec la loi qui impose sa règle à la pensée et au sentiment." (Hegel)

  "Comme toujours dans l’histoire, dans ce cas aussi il se trouve des hommes et des organisations qui poursuivent leurs objectifs licites ou illicites et cherchent par tous les moyens à les réaliser et il est important que celui qui veut comprendre ce qui arrive les connaisse et en tienne compte. Parler, pour cela, d’un complot n’ajoute rien à la réalité des faits. Mais définir complotistes ceux qui cherchent à connaître les événements historiques pour ce qu’ils sont est simplement infâme." (Agamben)

" Les hommes qui sont parqués dans le périmètre de ce pays ont perdu le coup d’œil qui seul permet de discerner les contours de la personne humaine. Tout homme libre semble à leurs yeux un original." (Walter Benjamin)


Constitution du 24 juin 1793 – Extraits de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen

Article 9. - La loi doit protéger la liberté publique et individuelle contre l'oppression de ceux qui gouvernent.
Article 11. - Tout acte exercé contre un homme hors des cas et sans les formes que la loi détermine, est arbitraire et tyrannique ; celui contre lequel on voudrait l'exécuter par la violence a le droit de le repousser par la force.
Article 12. - Ceux qui solliciteraient, expédieraient, signeraient, exécuteraient ou feraient exécuter des actes arbitraires, seraient coupables, et doivent être punis.
Article 21. - Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler.
Article 31. - Les délits des mandataires du peuple et de ses agents ne doivent jamais être impunis. Nul n'a le droit de se prétendre plus inviolable que les autres citoyens.
Article 33. - La résistance à l'oppression est la conséquence des autres Droits de l'homme.
Article 35. - Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.


 

 

mardi 15 septembre 2020

CARNET DE CITATIONS -Psychologie, comportement humain 15


 

« Dans une séquence de temps où tout le monde s'ennuie, un événement surgit qui, sans que l'on sache trop pourquoi, change l'ambiance. Un processus inattendu conduit à secréter des univers de référence différents; on voit les choses autrement; non seulement la subjectivité change, mais changent également les champs du possible, les projets de vie. » (Guattari)

« Il faut voyager loin pour que, lorsque des mois après on foule de nouveau le plancher de sa chambre, on sache où l’on doit placer sa chaise. » (Benjamin)

« Il n’y a de libération que pour ceux qui se mettent intérieurement et extérieurement en état de sortir du capitalisme, qui cessent de jouer un rôle et commencent à être des humains. » (Landauer)

« Au départ, on n'apprend pas à l'enfant comment survivre en société mais comment s'y soumettre.

La famille impose à tous les enfants un système de tabous. Elle y arrive, comme il en va généralement de toutes les contraintes sociales, en leur inculquant un sentiment de culpabilité, épée de Damoclès qui risque de tomber sur la tête de quiconque préfère ses options et ses expériences à celles recommandées par la société.

Il suffit pour l'instant de dire que chaque enfant, avant que l'endoctrinement familial ne dépasse un point de non-retour et que l'endoctrinement scolaire ne commence, est du moins en germe, un artiste, un visionnaire et un révolutionnaire. Comment retrouver ce potentiel perdu, comment remonter le chemin qui mène du jeu réellement ludique, qui invente lui-même ses propres règles, aux jeux ridicules et normaux qui ne sont que des comportements sociaux?

Ainsi, par exemple, l'antithèse éducateur-éduqué est bien ancrée dans les familles. Toute possibilité pour les enfants d'élever leurs parents est donc écartée et le devoir socialement imposé aux parents les contraint à refuser toute joie qui risquerait de supprimer la répartition des rôles. » (Cooper)

« On ne peut prétendre s'occuper de "l'aliénation mentale" sans s'occuper de "l'aliénation sociale", on ne peut prétendre soigner la psychose sans soigner l'institution et ses agents. A défaut d'une telle approche, il s'agit simplement "d'imposture", car l'aliénation sociale redouble et aggrave l'aliénation mentale. » (Gabarron-Garcia)

« On comprend bien ici pourquoi le psychanalysme préfère élever abstraitement l’Œdipe en principe : pour s'économiser l'analyse de l'aliénation sociale dans ses rapports à l'inconscient. Œdipe source miraculeuse, où le psychanalysme se lave les mains des iniquités du monde. Néanmoins, le psychanalyste réactionnaire ne fait pas qu'écraser l'intelligibilité des faits sociaux pour les réduire aux certitudes de sa métaphysique pessimiste. Empêchant l'exploration psychanalytique en ne voyant pas l'étendue de sa portée, il ampute l'inconscient de sa chair. » (Gabarron-Garcia)

jeudi 3 septembre 2020

Carnet de citations - Société 31

 

« Nous pourrions ainsi remonter loin dans le temps et nous nous rendrions compte que ce qui a disparu peu à peu ce fut le goût des autres, la vie sociale dans ce qu’elle a de sensible et pour tout dire dans ce qu’elle a d’humain ; cela en dépit de toutes les bourrasques qui l’ont traversée. Nous sommes accrochés à cet aspect sensible du vécu et il disparaît peu à peu. Au fil des ans, la vie sociale se dégrade progressivement. Nous allons vers un isolement de plus en plus grand, vers une absence de vie sociale dans le sens d’une vie avec les autres. Cette vie avec les autres implique un savoir-vivre, que nous avons perdu à la longue, elle implique une manière d’être liée à la conscience d’entrer comme sujet dans une relation avec d’autres sujets. Nous avons tenu bon et puis tout s’est effiloché peu à peu sans que nous en prenions conscience, nous nous sommes retirés en nous-mêmes comme la mer se retire ne laissant plus qu’une plage désertée. » 

 (G. Lapierre)


« Il n’est pas si facile de disparaître, mais se rendre invisible aux yeux qui ne voient plus, muets aux oreilles qui n’entendent plus, rien de bien compliqué... » (Métie Navajo)


« Les rêves transhumanistes ne sont pas des rêves à vocation universelle. Ils sont les chimères des dominants qui croient pouvoir échapper, dans le confort aseptisé de leurs cités "intelligentes", au chaos mondial qu’eux-mêmes participent à provoquer. Qui, d’ailleurs, peut encore croire à un Progrès universel ? La hausse continue des budgets de l’armement, les préparations à la guerre "augmentée", la fusion du militaire et du policier, montrent au contraire que les dominants se préparent activement à la conservation violente de leur position privilégiée. » (J. Luzi)


« Oui, nos ennemis on peut aujourd’hui comme hier les identifier. On nous les re-présente tous les jours. C’est une des sources du dégoût que dégage notre époque que de devoir en subir la grotesque agitation dans le triste décor de la représentation politique. » (Rafanell i Orra)


« Avec la pandémie du Covid-19, un facteur de crise inattendu est apparu - l'essentiel n'est pourtant pas le virus, mais la société qui le reçoit. Que ce soit l'insuffisance des structures de santé frappées par les coupes budgétaires ou le rôle possible de la déforestation et de l'agriculture industrialisée dans la genèse de nouveaux virus d'origine animale, que ce soit le darwinisme social incroyable qui propose (et pas seulement dans les pays anglo-saxons) de sacrifier les "inutiles" à l'économie ou la tentation pour les États de déployer leurs arsenaux de surveillance : le virus jette une lumière crue sur les coins sombres de la société. » (De virus illustribus -Collectif)


«  Le Covid-19 fournit une réalité identifiable à la menace d'une catastrophe innommable qui couvait déjà de tous les cotés (...). Le virus autorise tout à coup à fermer les frontières pour les meilleures raisons. Il permet aussi de renvoyer les contestataires du monde entier à la maison. Il justifie le renforcement de toutes les mesures d'exception et de la société de surveillance qui font déjà partie du programme de sauvetage du capitalisme (au nom bien sûr du sauvetage de la vie humaine). (De virus illustribus -Collectif)


« Dans ce contexte, affirmer le caractère "contre-insurrectionnel" des mesures de contrôle de la population ne relève pas nécessairement d'une théorie de la conspiration (...). Si les États n'ont pas pu prévoir la pandémie, il est en revanche sûr qu'ils avaient déjà des stratégies toutes prêtes pour profiter d'une période de troubles. » (De virus illustribus -Collectif)


« Ainsi l’Etat et le marché n’ont jamais été des institutions antithétiques ou opposées comme ont toujours voulu le croire la bourgeoisie libérale comme la gauche altercapitaliste pensant que l’affirmation de la socialisation étatique des moyens de production s’opposait au business as usual. Si chacune des extrémités de la relation polaire entre l’État et le marché peut prendre une importance plus ou moins grande en fonction des configurations successives du capitalisme, elles ne s’excluent jamais et s’auto-présupposent l’une l’autre : étatisme ou libéralisme, dictature politique ou dictature du marché autorégulé, c’est toujours le capitalisme. Le capitalisme d'Etat et le capitalisme de la « libre » concurrence se révèlent être les deux faces de la même médaille. » (Clément Homs)


dimanche 26 avril 2020

"Parler corbeau" - Avril 2020 du confinement - Métie Navajo

Les glycines qui ont merveilleusement éclaboussé les rues ces jours derniers commencent à passer, c’est la première fois qu’elles me rappellent les jacarandas du Mexique, les teintes violet mauve d’Oaxaca vue depuis un sommet : beauté des plus émouvantes de ma vie. Je dois être dans un moment nostalgique. J’ai lu que les cartels dans quelques endroits prennent soin (suivant l’expression épuisée) des plus démunis. La main qui te nourrit est celle qui t’assassine. Et que ne peuvent pas les États ? Ils ne peuvent pas. C’est tout. Ils ne peuvent pas.
Je voudrais être à Lisbonne. Ça me travaille. Je voudrais être à Lisboa parce que de loin Lisboa a une élégance que je ne vois nulle part ailleurs. Je me trompe sans doute : la distance. Mais ça me plairait d’être dans une capitale qui a décidé de ne pas faire payer de loyers aux locataires de HLM. Dans un pays qui a décidé de régulariser les immigrés en situation irrégulière plutôt que de les laisser crever à petits feux dans un virus, celui-là ou un autre. Juste pour voir ce que ça fait : est-ce qu’on a le teint plus frais et l’œil moins cerné dans un air comme celui-là ? L’élégance est un mot dont je suis nostalgique. (Ne cessera-t-il jamais le son des agonies invisibles ?)
Je ne pensais pas pouvoir me désintoxiquer si vite du café allongé-Parisien au comptoir de Paulo et Cesar, pourtant, quand je l’écris, la tristesse me prend. Quel plaisir d’imaginer le premier café au comptoir de Paulo bougon, qui se sera levé à 5 heures du matin pour prendre son RER C et ouvrir à 6 h 30 aux ouvriers du quartier, fidèles au poste, il aura vieilli de quelques mois ou de plusieurs vies quand il lèvera de nouveau le rideau de fer ; comme moi, comme nous tous. S’il rouvre.
À la fenêtre au-dessus de son bar à vins poétiques, la tenancière tient une bouteille dont elle porte le goulot à la bouche, le liquide est vert clair. Quelle image… C’est du jus de poire ! Elle dit : le soir j’applaudis mais pas à la fenêtre, j’applaudis cachée. Elle dit encore : nous sommes en train de disparaître ; 4 mois de l’année, les « 4 mois terrasse », sont perdus : combien s’en relèveront ? Combien ont déjà mis la clé sous la porte ?
Je ne sais pas. Et tous les autres qui n’avaient pas de clé, pas de porte... ? ou des monstres derrière ?
Je suis en train de disparaître aussi, si j’en crois la rumeur : le théâtre se meurt, comme tout ce qui est un peu vivant.
Change de métier, me dit-elle simplement.
Ben oui.
Ça n’a rien de gênant de disparaître, quand on a décidé de le faire. Mais pas sous les drones et les regards suffisants de patrouilles qui sillonnent dès 8 heures du matin le quartier, pimpants sur leurs bicyclettes ; ils s’arrêtent pour contrôler un jeune homme noir au passage. Jeune homme noir dans quartier blanc.
Ça doit être un choix de disparaître, ou même, une liberté (ouf, le mot !).
Je n’aime pas la police ; ça fait longtemps, pour plein de raisons valables. Aujourd’hui j’aime encore moins la police qu’avant. Je ne sais pas ce que nous partageons en tant qu’« humains » moyens. Ça vaut pour d’autres, évidemment, mais eux, on les voit dans les rues, à la basse besogne, ils peuvent tout.
À l’arrêt de bus se trouve toujours assis à la même heure le sosie de Dick Rivers (qui est mort avant le Covid-19, j’ai vérifié). Impressionnant de précision. Je ne le prends pas en photo par politesse (zut, ça me colle à l’oreille, maintenant je n’entends plus que police dans politesse). Peut-être qu’il aimerait que je le prenne en photo. Je ne sais pas s’il était déjà un peu dingue avant le confinement ou si ça s’est produit au fur et à mesure, si ça a libéré quelque chose en lui. Peut-être tout simplement que ce n’est pas ça, être fou ; peut-être qu’il a trouvé la vie à l’intérieur de laquelle survivre (et c’est ça être fou ?)
Un corbeau posé sur une bagnole bleue parle avec un vieux monsieur à sa fenêtre, ils dialoguent en croassant. Le corbeau manifeste des signes d’énervement, d’impatience, il gratte la tôle. Je ne sais pas de quoi ils parlent. De politique sans doute. Ou d’anthropocène. Ou de rituels funéraires qui sont, chez les corbeaux, élégants. Je dis au Monsieur : vous parlez drôlement bien corbeau. Il me dit : mais non, pas si bien du tout, je travaille, je progresse doucement.
Un lointain et proche ami à Mexico me répond : nous finirons tous par parler corbeau.
Si seulement.
Avril 2020 du confinement —
Métie Navajo

dimanche 5 avril 2020

George Orwell "Essais, articles, lettres" tome 3 (1943-1945)

         Le goût de la vérité

 Si l'on recherchait ce qui caractérise le plus la personnalité d'Orwell, c'est très probablement son goût marqué pour la vérité ou tout au moins pour la recherche du vrai. Ainsi, il fait partie des rares auteurs "engagés" qui furent capables de se remettre en cause, de reconnaître ses erreurs d'analyse et de chercher en lui-même ce qui put l'amener à se tromper à un moment donné. Et à le dire publiquement. On aimerait retrouver plus couramment cette démarche particulière mais, force est de constater, qu'elle demeure tout à fait minoritaire et que l'on y prête finalement peu d'attention. Chacun constatera donc que ces cohortes d'experts (très "scientifiques") de tous bords et de toutes catégories, qui encombrent aujourd'hui les médias, peuvent affirmer à peu près tout et son contraire d'une période à une autre, souvent proche, sans que cela ne semble leur causer la moindre gêne.
Il faut dire aussi qu'un grand nombre ne se trompent pas, ils mentent tout simplement et grossièrement; marquant ainsi le profond mépris qu'ils ont du public qu'ils considèrent, a priori, comme parfaitement idiot.
Notons pour l'occasion présente (en plein cœur de l'actuelle pandémie) l'extraordinaire renversement de prescription où, en trois semaines, nous sommes passés du masque parfaitement inutile au masque que l'on envisage de rendre obligatoire. On ne savait pas disent-ils, eux qui prétendent monopoliser la parole comme étant "ceux qui savent".
Il faut lire et relire Orwell, ne serait-ce que pour cette qualité devenue si rare qui le caractérise; et ces "Essais, articles, lettres", parues en quatre gros volumes il y a déjà quelques années, méritent toute votre attention malgré le décalage d'époque.

"Le remplacement d’une orthodoxie par une autre n’est pas nécessairement un progrès. Le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment."

""Il est inutile, je pense, de vous énumérer les divers aspects du capitalisme qui rendent la démocratie impraticable."

"L'idée que le Parlement n'a plus guère d'importance est à présent très répandue. Les électeurs sont conscients de n'exercer aucun contrôle sur les députés; les députés sont conscients de ne jouer qu'un rôle très subalterne."

"Un écrivain est inévitablement amené à écrire (et cela vaut, avec des réserves plus ou moins importantes, pour tous les arts) sur les événements contemporains, et il sera spontanément porté à dire ce qu'il croit être la vérité. Mais aucun gouvernement, aucun grand organisme n'est disposé à le payer pour dire la vérité."

"La plupart des ouvrages de propagande contemporains ne sont que pure falsification : des faits sont dissimulés, des dates modifiées, des citations isolées de leur contexte et truquées de façon à en altérer le sens. Les événements dont on souhaiterait qu'ils n'aient pas eu lieu sont occultés et finalement niés.
Le principal objectif de la propagande est naturellement de façonner l'opinion du moment, mais ceux qui réécrivent l'histoire sont sans doute eux-mêmes persuadés, dans un recoin de leur esprit, qu'ils modifient effectivement le passé en y introduisant des faits à leur convenance."

"Sans doute est-il possible d'établir la vérité, mais la plupart des journaux présentent les faits de façon si malhonnête que l'on peut pardonner au lecteur moyen de se laisser berner ou de ne pas parvenir à se former une opinion. Cette incertitude générale quant à la réalité des faits favorise le désir de se cramponner à des convictions irrationnelles. Rien n'étant jamais ni avéré ni démenti de façon indiscutable, on peut tout aussi bien nier avec impudence le fait le plus évident."