jeudi 28 mai 2026

Pillage - Saqueo - Plunder

Très peu d’économistes reconnaîtront que l’objet de leur pseudo-science, ce que l’on désigne généralement comme l’Économie politique, c’est à dire la dynamique structurelle du capitalisme, est basée prioritairement sur le pillage et la rapine à grande échelle. Pirates et flibustiers ne furent jamais à coté que de simples amateurs, voulant prendre exemple sur les pratiques que mettaient en œuvre les puissances commerciales et étatiques. Probablement avec plus de générosité et moins de sauvagerie. Ce qui leur était reproché, c’est juste de vouloir « travailler » en indépendants, de ne pas vouloir se soumettre à ces puissances constituées. Ceux qui s’y résolurent firent d’ailleurs une belle carrière dans le système (voir sur ces sujets Michel Le Bris « D’or, de rêves et de sang »).

Le Capital se constituant travailla pour sa part sur une toute autre dimension et rien ne le rebuta en ses logiques d’accaparement : génocides massifs dans les Amériques, mise en esclavage des survivants, importation d’esclaves arrachés à l’Afrique quand les populations locales venaient à manquer. Tout cela au nom du dieu Profit et le plus souvent avec la bénédiction des religions diverses et de la morale bourgeoise. Les livres de Eduardo Galeano, entre autres, sont très illustratifs sur ces sujets (voir par exemple « Les veines ouvertes de l’Amérique latine »). Et il en fut de même un peu partout, en Afrique, en Asie, sur tous les territoires mis sous tutelle par le capitalisme du XVIe au XIXe siècle.

Remarquons que la mémoire historique officielle reste en grande part étrangement défaillante sur ces sujets, les héritiers contemporains du capitalisme n’aimant pas trop se pencher sur sa généalogie.

D’autant que continue à prédominer idéologiquement le mythe d’un naturalisme du Capital, associé à une notion de progrès. Le fait que les principes du Capitalisme se soient constamment instaurés sous la contrainte et par la violence démentant fâcheusement le naturalisme de cette Mégamachine aveugle à tout ce qui ne va pas dans le sens de sa croissance propre.

Toutefois, et comme toute organisation criminelle, le capitalisme s’est toujours efforcé, tout au moins dans ses centres vitaux, de limiter la visibilité de ses aspects par trop négatifs. Sa stratégie principale en ce but a donc toujours été, autant que possible, de situer ses méfaits sans nombre et leurs conséquences, que ce soit au niveau de la biosphère ou des populations, au loin.

Le colonialisme, cette mise sous-coupe rase des territoires concernés (ce que l’on désigna en un temps sous l’appellation de «tiers-monde»), étant passé de mode avec la mondialisation du système, la pressurisation de cet au loin a changé de figure apparente avec la mise en place d’un néo-colonialisme plus subtil. S’appuyant sur la collaboration de régimes autoritaires corrompus de type nationaliste, le pillage des ressources et l’exploitation des populations autochtones continuent ainsi à plein régime. Ce à quoi se rajoute l’externalisation des pollutions les plus désastreuses et la destruction de territoires toujours plus vastes. On remarquera aussi que cet « au loin », cette périphérie du monde capitaliste, du fait de l’ampleur des destructions subies à tous les niveaux, ne fait que s’étendre, et donc se rapprocher. Ce pillage effréné des territoires périphériques, avec leurs lots croissants d’affrontement concurrentiels et sans pitié cherchant à s’approprier les ressources, jette sur les routes quantité de populations dépossédées de leur terre et des moyens de leur survie et désespérément contraintes à chercher refuge ailleurs. C’est pourtant l’essentiel des technologies contemporaines du capitalisme qui s’appuient sur ces dépossessions et cette piraterie. Le consommateur dépendant de la Mégamachine du capitalisme se pose rarement la question de savoir à partir de quelles ressources, dans quelles conditions et par qui ont été produites les technologies qui occupent son quotidien et qu’il voit comme des facilités.

Il est pourtant par cela très proche du fétichisme de ces mélanésiens qui au début du XXe siècle ont développé le Culte du Cargo. Voyant arriver par la mer et par les airs, et à l’usage exclusif des colonisateurs qui ne produisaient rien pour leur part, des flux de marchandises d’une provenance inimaginable, ils y virent les effets d’une magie particulière qu’ils s’efforcèrent d’imiter sous forme de rituels consacrés à cet effet.

Le consommateur contemporain veut lui croire que la technologie qui lui est offerte au comptant ou à crédit n’est que le produit d’une inventivité qui lui est désignée comme le progrès. Il est là très loin du compte et en occultant les circonstances réelles permettant la production des artefacts technologiques, il se livre corps et âme au système organisationnel qui est en train de détruire notre planète et le devenir même de l’humanité. En cela, il n’est pas très éloigné de ces mélanésiens d’il y a un siècle qui voulaient croire en la magie et en l’intervention du ciel pour résoudre leurs problèmes et qui virent ensuite leur monde s’écrouler.

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Muy pocos economistas reconocerán que su pseudociencia, lo que generalmente se denomina Economía política, es decir, la dinámica estructural del capitalismo, se basa principalmente en el saqueo y la rapiña a gran escala. Los piratas y los filibusteros no fueron más que simples aficionados que querían imitar las prácticas que llevaban a cabo las potencias comerciales y estatales. Probablemente con más generosidad y menos salvajismo. Lo que se les reprochaba era simplemente querer «trabajar» por cuenta propia, no querer someterse a esas potencias establecidas. Quienes se decidieron a ello hicieron, por cierto, una brillante carrera en el sistema (véase sobre estos temas a Michel Le Bris, «D’or, de rêves et de sang»).

El Capital, al constituirse, trabajó por su parte en una dimensión totalmente diferente y nada le disuadió de su lógica de acaparamiento: genocidios masivos en las Américas, esclavitud de los supervivientes, importación de esclavos arrancados de África cuando escaseaban las poblaciones locales. Todo ello en nombre del dios Beneficio y, en la mayoría de los casos, con la bendición de diversas religiones y de la moral burguesa. Los libros de Eduardo Galeano, entre otros, son muy ilustrativos sobre estos temas (véase, por ejemplo, «Las venas abiertas de América Latina»). Y lo mismo ocurrió un poco por todas partes, en África, en Asia, en todos los territorios sometidos al capitalismo entre los siglos XVI y XIX.

Cabe señalar que la memoria histórica oficial sigue siendo, en gran medida, extrañamente deficiente en estos temas, ya que a los herederos contemporáneos del capitalismo no les gusta demasiado indagar en su genealogía.

Sobre todo porque sigue predominando ideológicamente el mito de un naturalismo del Capital, asociado a una noción de progreso. El hecho de que los principios del capitalismo se hayan impuesto constantemente mediante la coacción y la violencia desmiente de manera molesta el naturalismo de esta megamáquina, ciega ante todo lo que no va en la dirección de su propio crecimiento.

Sin embargo, y como toda organización criminal, el capitalismo siempre se ha esforzado, al menos en sus centros vitales, por limitar la visibilidad de sus aspectos demasiado negativos. Su estrategia principal con este fin ha sido, por tanto, en la medida de lo posible, situar sus innumerables fechorías y sus consecuencias, ya sea a nivel de la biosfera o de las poblaciones, en la lejanía.

El colonialismo, esa subyugación total de los territorios afectados (lo que en su momento se denominó «Tercer Mundo»), al haber pasado de moda con la globalización del sistema, la presión sobre ese «lejos» ha cambiado de apariencia con la instauración de un neocolonialismo más sutil. Apoyándose en la colaboración de regímenes autoritarios y corruptos de tipo nacionalista, el saqueo de los recursos y la explotación de las poblaciones autóctonas continúan así a pleno rendimiento. A lo que se suma la externalización de las contaminaciones más desastrosas y la destrucción de territorios cada vez más vastos. Cabe señalar también que ese «lejos», esa periferia del mundo capitalista, debido a la magnitud de las destrucciones sufridas a todos los niveles, no hace más que extenderse y, por lo tanto, acercarse.

Este saqueo desenfrenado de los territorios periféricos, con su creciente número de enfrentamientos competitivos y despiadados que buscan apropiarse de los recursos, arroja a las carreteras a multitud de poblaciones desposeídas de su tierra y de los medios para su supervivencia, y desesperadamente obligadas a buscar refugio en otros lugares. Sin embargo, es precisamente la mayor parte de las tecnologías contemporáneas del capitalismo las que se basan en estas desposesiones y en esta piratería. El consumidor dependiente de la megamáquina del capitalismo rara vez se pregunta a partir de qué recursos, en qué condiciones y por quién se han producido las tecnologías que ocupan su vida cotidiana y que él ve como facilidades.

Sin embargo, en esto se acerca mucho al fetichismo de aquellos melanesios que, a principios del siglo XX, desarrollaron el Culto del Cargo. Al ver llegar por mar y por aire, y para uso exclusivo de los colonizadores que por su parte no producían nada, flujos de mercancías de procedencia inimaginable, vieron en ello los efectos de una magia particular que se esforzaron por imitar en forma de rituales dedicados a tal fin.

El consumidor contemporáneo quiere creer que la tecnología que se le ofrece al contado o a crédito no es más que el producto de una inventiva que se le presenta como progreso. Está muy lejos de la realidad y, al ocultar las circunstancias reales que permiten la producción de los artefactos tecnológicos, se entrega en cuerpo y alma al sistema organizativo que está destruyendo nuestro planeta y el propio futuro de la humanidad. En esto, no está muy lejos de aquellos melanesios de hace un siglo que querían creer en la magia y en la intervención del cielo para resolver sus problemas y que luego vieron cómo se derrumbaba su mundo.

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Very few economists will admit that their pseudo-science—what is generally referred to as political economy, that is, the structural dynamics of capitalism—is primarily based on large-scale plunder and rapine. Pirates and buccaneers were, by comparison, mere amateurs, seeking to emulate the practices employed by commercial and state powers. Probably with more generosity and less savagery. What they were criticized for was simply wanting to “work” independently, refusing to submit to these established powers. Those who did submit, moreover, went on to have successful careers within the system (see Michel Le Bris’s *D’or, de rêves et de sang* on these topics).

Capital, as it took shape, operated on an entirely different level, and nothing deterred it from its logic of exploitation: mass genocides in the Americas, the enslavement of survivors, and the importation of slaves torn from Africa when local populations ran out. All this in the name of the god Profit and, more often than not, with the blessing of various religions and bourgeois morality. The books of Eduardo Galeano, among others, are highly illustrative on these subjects (see, for example, *Open Veins of Latin America*). And the same was true almost everywhere—in Africa, in Asia, in all the territories brought under the control of capitalism from the 16th to the 19th century.

It is worth noting that official historical memory remains, for the most part, strangely lacking on these subjects, as the contemporary heirs of capitalism are not particularly keen to delve into its genealogy.

Especially since the myth of Capital’s naturalism, associated with a notion of progress, continues to dominate ideologically. The fact that the principles of Capitalism have consistently been imposed through coercion and violence unfortunately belies the naturalism of this Megamachine, which is blind to anything that does not serve its own growth.

However, and like any criminal organization, capitalism has always strived, at least in its vital centers, to limit the visibility of its overly negative aspects. Its main strategy to this end has therefore always been, as much as possible, to situate its countless misdeeds and their consequences—whether at the level of the biosphere or of populations—far away.

Colonialism—that wholesale subjugation of the territories in question (what was once referred to as the “Third World”)—having fallen out of fashion with the globalization of the system, the pressure exerted on this “far away” has taken on a new form with the establishment of a more subtle neo-colonialism. Relying on the collaboration of corrupt, nationalist-style authoritarian regimes, the plundering of resources and the exploitation of indigenous populations thus continue unabated. Added to this is the outsourcing of the most disastrous forms of pollution and the destruction of ever-larger territories.

It is also worth noting that this “far away,” this periphery of the capitalist world, due to the scale of the destruction suffered at every level, is only expanding—and thus drawing closer. This unbridled plundering of peripheral territories, with its growing share of ruthless, competitive clashes over the appropriation of resources, drives vast numbers of people onto the roads—deprived of their land and the means of their survival, and desperately forced to seek refuge elsewhere. Yet it is the very essence of contemporary capitalist technologies that relies on this dispossession and piracy. The consumer dependent on the Megamachine of capitalism rarely asks himself from which resources, under what conditions, and by whom the technologies that occupy his daily life—and which he views as conveniences—were produced.

In this respect, however, they are very close to the fetishism of those Melanesians who, at the beginning of the 20th century, developed the Cargo Cult. Seeing streams of goods from unimaginable origins arriving by sea and air—and intended exclusively for the colonizers, who produced nothing themselves—they perceived them as the effects of a special magic that they sought to imitate through rituals dedicated to that end.

The contemporary consumer, for his part, wants to believe that the technology offered to him for cash or on credit is merely the product of an inventiveness presented to him as progress. He is far off the mark, and by obscuring the real circumstances that enable the production of technological artifacts, he surrenders himself body and soul to the organizational system that is in the process of destroying our planet and the very future of humanity. In this respect, they are not very different from those Melanesians of a century ago who wanted to believe in magic and divine intervention to solve their problems, and who then saw their world collapse.


mardi 17 mars 2026

Carnets de citations : Société N° 46


  

C'est là le lot commun des démystificateurs ; le public n'aime pas que l'on touche à ses illusions. (Joseph Gabel)


« La diversité » – slogan qui semble séduisant à première vue – en est arrivée à signifier le contraire de ce qu’elle semble vouloir dire. Dans la pratique, la diversité sert à légitimer un nouveau dogmatisme, dans lequel des minorités rivales s’abritent derrière un ensemble de croyances qui échappe à la discussion rationnelle. (Christopher Lasch)

Si les théoriciens pouvaient voir à travers les apparences réifiées, ils reconnaîtraient que les antinomies de la philosophie sont dues non pas à des insuffisances de la raison, mais à celles de la réalité où la raison tente de se trouver elle-même. (S. Buck-Morss)


En relation avec ce qu’il appelle l’« analphabétisme post-littéraire » il décrivait l’ensemble du flux d’images actuel : le fait qu’aujourd’hui, presque partout, on invite l’homme à regarder bouche bée les images du monde par le truchement de tous les moyens qu’offrent les techniques de reproduction ... C’est-à-dire qu’on lui donne d’autant plus de choses à voir qu’il a moins son mot à dire. (Günther Anders)


Rechercher dans quel sens la vie moderne, l’outillage obligatoire de cette vie, les habitudes qu’elle nous inflige, peuvent modifier, d’une part, la physiologie de notre esprit, nos perceptions de toute espèce, et surtout ce que nous faisons ou ce qui se fait en nous de nos perceptions ; d’autre part, la place et le rôle de l’esprit même dans la condition actuelle de l’espèce humaine.
On examinerait, entre autres objets, le développement de tous les moyens qui déchargent de plus en plus l’esprit de ses efforts les plus pénibles : les modes de fixation qui soulagent la mémoire, les merveilleuses machines qui économisent le travail calculateur de la tête, les symboles et les méthodes qui permettent de faire entrer toute une science dans quelques signes, les facilités admirables que l’on s’est créées de faire voir ce qu’il fallait jadis faire comprendre, l’enregistrement direct et la restitution à volonté des images, de leurs suites, des lois mêmes de leurs substitutions, que sais-je ! — On se demanderait si tant de secours, tant de puissants auxiliaires ne viennent pas réduire peu à peu la force de notre attention et la capacité de travail mental continu ou de durée ordonnée, dans l’humanité moyenne. (Paul Valery – 1925)


L’installation dans le paysage du lointain de la liberté qui n’est pas là commande qu’on poursuive avec l’examen du ici-maintenant de la servitude. (Jacques Rancière)


Or, la machine qui remplace l'homme lui dicte son comportement, lui impose ses normes. (Édouard Jolly)


La médiation instaurée par les appareils, d'abord afin d'ouvrir des possibilités nouvelles, a tendance à remplacer les nécessités naturelles du maintien de la vie par des nécessités artificielles, naturalisées peu à peu, dont la finalité générale serait non pas la perpétuation du monde humain, mais sa déshumanisation dans une version technicisée, voire sa destruction pure et simple. (Günther Anders)


Non seulement le développement spirituel des humains n’a été possible que parce qu’il y a eu des hommes pour dire non aux puissants, mais, de plus, leur développement intellectuel a dépendu de leur capacité de désobéissance aux autorités qui tentaient d’étouffer les nouvelles pensées, et à l’autorité des opinons établies de longue date qui tenaient pour inepte tout changement. (Erich Fromm)

mercredi 12 novembre 2025

Carnets de citations : Société N° 45

Le numérique – on l’a vu dans l’analogie posée avec le capitalisme – est par nature totalitaire. Il aspire – comme le Capital – à s’étendre à l’infini et à embrasser la totalité du réel. Comme c’est chose impossible en étant restreint au domaine du calculable, le mode opératoire du numérique pour accroître sans limite son emprise, est d’accomplir un renversement : si le champ du calculable est irrémédiablement dévolu à n’occuper qu’une partie de la réalité, alors c’est cette dernière qui doit être restreinte à celui-ci. Rien de ce qui n’est calculable ne doit être tenu comme réel. Si quelque chose, un être, une relation, ne peut être mis sous forme de nombre, cela doit être considéré comme n’existant tout bonnement pas. (Anonyme)

C'est ainsi que les gouvernants démocrates ont pu concilier d'un commun accord leurs ventes d'armes et leur discours sur les droits de l'homme. C'est ainsi que la politique sioniste a pu concilier, dès sa création, la tragique vérité de son peuple avec le tragique déni d'un autre. C'est ainsi que les peuples se sont déclinés en groupes, en communautés, en tribus, en ghettos, en corporations. C'est ainsi que l'on a clivé la pensée en autant de disciplines. C'est ainsi que l'évidence, qui est le premier pas de la vérité, a été tacitement abolie. Et que s'est renforcée, une décennie après l'autre, la normalisation de l'incohérence. (Dominique Eddé)

L'activité de l'ouvrier, réduite à une simple abstraction de l'activité, est déterminée et réglée de tous côtés par le mouvement de la machinerie, et non l'inverse. (...) La prise en compte du procès de travail comme simple moment du procès de valorisation du capital est également posée du point de vue matériel par la transformation de l'outil de travail en machinerie, et du travail vivant en simple accessoire vivant de cette machinerie ; comme moyen de son action. (Karl Marx)

J'ai vu tous ceux qui ne se joignirent pas pour applaudir à cette insulte et à cet outrage à l'humanité proscrits et pourchassés (eux et leurs amis cloués au pilori), si bien que c'est devenu une chose entendue que nul ne peut vivre de ses talents ou de son savoir s'il n'est pas prêt à prostituer ces talents et ce savoir pour trahir son espèce ou faire sa proie de son prochain. (William Hazllit)

Un autre aspect de l'involution du système est le délabrement des infrastructures. L'édification d'un pouvoir étatique centralisé a servi pendant des siècles à créer les infrastructures nécessaires au bon fonctionnement de l'économie : routes, voies ferrées, ponts, réseaux électriques, système d'approvisionnement et d'évacuation des eaux, écoles, administrations, etc. Depuis les années 1980, ces infrastructures se délitent. (...) Moins l'État assure l'entretien des infrastructures et fournit de prestations sociales, plus il revient à ce qu'il était à l'origine : une pure machine militaire et répressive. (Fabian Scheidler)

Les États modernes ne sont apparus ni pour le bien des populations, ni avec leur assentiment, mais en tant qu'organisations fondés sur la violence physique. (...) Certes, les forces économiques dominantes - les grands propriétaires fonciers, les magnats du commerce, les banquiers et plus tard les manufacturiers - avaient un rapport ambivalent au pouvoir croissant de l'État central, puisqu'il pouvait sensiblement restreindre leurs marges de manœuvre. Mais en même temps, ils voyaient bien que seul un État central pouvait organiser la violence physique à une échelle suffisamment grande pour tailler en pièces les mouvements massifs d'opposition au système et établir un cadre institutionnel permettant une accumulation durable de capital. (Fabian Scheidler)

Ces pillards du monde n'ont plus de terres à ravager et, dans leur folie dévastatrice, ils fouillent les mers. (Tacite)

De tous les jugements absurdes que l'humanité porte sur l'humanité, aucun ne dépasse en ineptie les critiques qu'adressent aux habitudes des pauvres ceux qui sont bien logés, bien chauffés, bien nourris. (Herman Melville)

 

mardi 14 octobre 2025

Activité


 

La confusion entretenue entre l’activité humaine et le travail est intrinsèque à l’idéologie capitaliste et il est indispensable à cette idéologie de maintenir cette confusion qui se concrétise dans l’exercice permanent d’une sacralisation de la notion de travail tentant de faire oublier que ce travail est avant tout et pour chacun dépossession des possibilités de son activité propre au profit de quelque chose qui lui est fondamentalement étranger. Ce quelque chose n’étant rien d’autre, quand l’on y regarde de près, que l’accroissement sans fin du capital, sa valorisation cannibale au dépens de toute activité proprement humaine. Dans le monde capitaliste, chacun est donc plus ou moins contraint de renoncer à l’activité qui pourrait donner sens à sa vie, à ce qui lui permettrait de manifester sa forme d’existence particulière, ses talents individuels, au profit de cette abstraction déshumanisée que l’on nomme également Économie politique. Dans ce monde là le sujet humain n’existe pas, ses aspirations sont niées, ses possibilités de réalisation réduites à l’insignifiance puisque ce sont les besoins du Marché et non les siens qui seront déterminants, la plupart du temps en totale contradiction avec tout ce qu’il pourrait souhaiter.

Pour ce faire, le capitalisme a constamment œuvré à la dissolution du lien social, à la disparition de tout sentiment d’appartenance à une communauté effective, communauté où le besoin d’activité propre à toute individualité trouverait à se déployer dans l’intérêt commun. Mais le capitalisme, en ses objectifs particuliers, ne règne que par la séparation, la mise en concurrence généralisée et par cet esclavage déguisé qu’est le travail. Il ne fait pas de doute que le déploiement massif, à partir du milieu du dix-neuvième siècle, d’une machinerie et de technologies spécifiquement orientées vers l’accroissement du profit et dans une logique purement quantitative a joué un rôle décisif dans cette dépossession qui a abouti à transformer l’essentiel de l’activité humaine en travail puis à faire du travailleur un simple rouage de la machine.

Marx, dès cette époque, en ses études préparatoires du Capital, en ses Grundisse, en discerna déjà assez clairement le processus : « L'activité de l'ouvrier, réduite à une simple abstraction de l'activité, est déterminée et réglée de tous côtés par le mouvement de la machinerie, et non l'inverse. (...) La prise en compte du procès de travail comme simple moment du procès de valorisation du capital est également posée du point de vue matériel par la transformation de l'outil de travail en machinerie, et du travail vivant en simple accessoire vivant de cette machinerie ; comme moyen de son action. »

On constate alors que, bien loin d’apporter leurs aides à l’activité humaine (au travail vivant), les technologies et le scientisme de la mégamachine du capital n’ont fait que travailler à sa mise à l’écart et à son avilissement. L’être humain se retrouve alors comme dépouillé de son expression particulière et des ressources de sa créativité. Il se voit réduit de plus en plus au rôle d’accessoire de la marche aveugle de l’Économie politique et sous la menace constante d’y apparaître comme tout à fait superflu et donc, à l’intérieur de ce système, privé de toutes ressources.

L’emprise toujours plus envahissante et aliénante du numérique dans le monde contemporain ne fait, somme toute, que parachever ce processus. Avec cette différence que ce ne sont plus les ouvriers, qui sont maintenant directement menacés mais les cols blancs, toute cette proliférante classe moyenne qui dans les décennies antérieures avait pu se croire à l’abri de la modernisation et même en être les bénéficiaires, sans jamais mesurer la perte qui l’accompagnait. Les fonctions qu’ils remplissaient au service de la mégamachine seront désormais accomplies sans trop de difficultés par l’I.A. Les thuriféraires de la religion capitaliste continuent pourtant à clamer à tout bout de champ et sans honte qu’il faut travailler, travailler plus et plus longtemps - sous prétexte qu’il y aurait une dette ; sans que l’on comprenne clairement d’où vient cette dette, qui en est responsable ni à qui il faudrait la payer … Ah désolé les gars mais débrouillez vous avec votre dette et votre travail car pour notre part, nous allons tenter de redonner place à l’activité créatrice pour tous et toutes, et nous n’allons vraiment pas avoir le temps de travailler.


dimanche 3 août 2025

Carnet de citations : Société N° 44


 

La « nation » et la « patrie » sont le degré zéro de la communauté humaine — je crois que la formule est d’Antonin Artaud. Et encore, je dirais même que ces concepts sont la négation même de la communauté humaine. Il faut partir de ce constat-là, sans quoi c’est le naufrage dans la barbarie. On le voit de nouveau aujourd’hui. On ne peut faire aucune concession face au nationalisme. ( Jorge Valadas)

Notre époque s’est spécialisée dans la création du manque : de sens pour la vie en société, de sens pour l’expérience de la vie elle-même. (Ailton Krenak )

L’intensification de la course à la puissance s’accompagne de la mise en place, partout dans le monde, d’un néo-conservatisme remettant en cause les principes même de la démocratie formelle. Comme l’écrivait Wendy Brown dès 2003, cette politique légitime un état qui « se consacre au développement d’une religion civique associant la forme de la famille, les pratiques consuméristes, la passivité politique et le patriotisme, et qui est ouvertement et offensivement impérialiste », n’hésitant pas pour cela à réintroduire la religion dans la vie publique.
Trump est soutenu par la secte évangélique, le christianisme redevient une référence politique en Europe, la dictature de Poutine s’appuie sur l’église orthodoxe, la Chine développe un nationalisme d’inspiration néo-confucianiste, l’Inde un nationalisme hindou, le Moyen-Orient est dominé par des théocraties, etc. Ainsi, s’affirme un peu partout l’association entre la rationalité technoscientifique et l’irrationalité religieuse, permettant de mobiliser les masses dans des « conflits de civilisation » artificiellement établis. (Jacques Luzi)

La psychologie positive véhicule une idéologie qui a quelque chose de sombre et d'insidieux. Elle condamne ceux qui critiquent la société, les iconoclastes, les dissidents, les individualistes, parce qu'ils refusent de capituler, de se joindre au beuglement d'un troupeau soumis à la culture d'entreprise. Elle étouffe la créativité et l'autonomie morale, et cherche à engoncer l'individu dans le carcan de la docilité collective. Le principal enseignement de ce courant, qui s'inscrit dans l'idéologie de l'État-entreprise, veut que l'épanouissement passe par un conformisme social absolu, digne des systèmes totalitaires. Sa fausse promesse d'harmonie et de bonheur ne fait qu'exacerber l'anxiété et le sentiment d'impuissance des individus. (Chris Hedges)

Chacun peut constater que l'inconscience fondamentale du capitalisme, son automatisme incontrôlable arrivé à un point de domination sans limite entraîne inexorablement l'humanité et la planète vers la catastrophe.
Cette course vers l'abîme se manifeste universellement par quelques effets principaux et intrinsèquement liés :
- l'épuisement de la nature, son saccage nécessaire et le réchauffement du climat sont d'ores et déjà un facteur d'instabilité économique, de migrations climatiques et de conflits armés ;
- la numérisation sans limites de toutes les activités humaines entraîne la formation croissante d'une population surnuméraire inutile, y compris chez ces classes moyennes occidentales qui sont encore le centre de la production et de la reproduction du système ;
- la disparition des mœurs, activités et constructions humaines non nécessaires à cette hyper-modernité et leur reconstruction fonctionnelle technicisée entraîne un malaise social palpable, une dégradation globale de la santé, un effondrement de la personnalité, une perte de sens de la vie.
Ces trois facteurs principaux entraînent nécessairement une corruption généralisée, une dislocation sociale, un chaos géopolitique et un renforcement de l'État profond, celui du contrôle social armé.
(…) Aucune des trois options politiques très récentes apparues face à la crise ne peut ralentir ou corriger en quoi que ce soit la marche d'une société mondiale si unifiée dans la circularité de ses mécanismes inconscients - profit capitaliste, tautologie du spectacle, gestion numérisée de toutes les activités humaines. Pour schématiser, ni le pseudo-repli nationaliste à la Trump, ni la fuite en avant ultra-libérale à la Macron, ni la gestion citoyenniste à la Podemos ne peuvent influer en rien sur le déchaînement de ces "forces productives", sauf chacun à sa manière à accentuer la bureaucratisation du monde.       (Jacques Phipponneau)  


mardi 22 juillet 2025

Diversité



 
                                                    Kandinsky - Cercles dans un cercle

 

Durant les millénaires qui firent l’histoire humaine, existèrent une multitude de cultures porteuses de mœurs et de traditions qui leur étaient propres et qui donnaient à la vie sur Terre son extraordinaire palette de couleurs, de rencontres et d’aventures potentielles. Le monde offrait alors une véritable diversité des possibles et avec un peu de courage et de détermination, il était tout à fait envisageable de passer de l’un à l’autre et d’y séjourner à sa guise tout en enrichissant ainsi intensément la matière de son expérience des manières de vivre.

Puis arriva le capitalisme avec toute la mesquinerie de sa conception d’un monde déterminé prioritairement par la logique marchande ; une idéologie qui telle une pieuvre et ses tentacules, autrement dit ses catégories agissantes, a fini par enfermer en son pouvoir et en son mode de fonctionnement la quasi-totalité des territoires de la planète et de leurs populations, humaines ou non-humaines. Ce rétrécissement drastique du monde et de son imaginaire, pour le plier aux contraintes sans limites de la recherche du profit financier et de la Croissance, a eu entre autres effets la disparition, la destruction quasi systématique, de toutes les cultures originales, n’en laissant tout au mieux qu’une représentation folklorique à l’usage des touristes recherchant une forme d’exotisme pour se distraire de leurs mornes existences. Naturellement, cette table rase d’une diversité effective se fit au nom d’un soi-disant progrès tout en occultant soigneusement le fait que ce progrès n’était que celui de l’avancé unilatérale du système marchand piloté par le Capital. C’est assez récemment que la notion de diversité s’est donc trouvée l’objet d’une curieuse inversion du sens ; d’une expression culturelle, on est passé à l’affirmation d’un choix purement individuel. À l’appartenance aux formes culturelles d’un territoire, à celle de l’histoire particulière d’un groupe humain, s’est substituée la prédominance du Moi. À première vue, il serait possible de distinguer en ce changement un gain nouveau de liberté - à la condition de ne pas percevoir que cette apparente liberté s’inscrit en droite ligne dans les vues du libéralisme marchand et de sa conception du monde. Cet individualisme a en effet pour conséquence de vous laisser seul face à la rigueur d’un système qui est par nature concurrentiel et qui ne se survit même que par cette concurrence. À votre diversité particulière s’oppose donc alors toutes les diversités dont tout un chacun se réclame, avec pour conséquence une aggravation vertigineuse des séparations partout dans le monde. Cette liberté des uns s’opposant aux libertés des autres démontre assez rapidement qu’elle peut adopter des formes et des pratiques tout à fait totalitaires en cherchant à s’imposer – lesquelles finiront par déclencher des contre-réactions tout aussi brutales au nom de leurs propres diversités.

Comme on peut le voir, c’est une impasse, l’impasse même où nous entraîne à vitesse accélérée la forme organisationnelle du capitalisme. Il ne s’agit évidemment pas de nier la nécessité d’une liberté individuelle, le problème c’est de savoir dans quel contexte elle peut prendre place pour pouvoir faire sens. Voudrait-on au nom d’une pseudo-liberté rentrer dans la logique d’une loi du plus fort ou du plus bruyant ; il ne fait pas de doute qu’il n’en ressortira qu’un grand nombre de perdants et en finalité une forme de société de plus en plus invivable. Dans le monde capitaliste, personne n’ignore vraiment que c’est le pouvoir de l’argent qui, en finalité, va déterminer pour l’essentiel votre champ de liberté personnelle, la possibilité de vivre à votre aise dans la diversité qui vous convient ; et tant pis pour les autres. Revenons donc à cette question fondamentale du contexte où est censée s’exercer une liberté individuelle en faisant retour aux fondamentaux, à savoir le type d’organisation sociale où elle veut prendre place. Le capitalisme se fiche complètement des desiderata d’untel ou d’untel, ce qu’il veut c’est pouvoir continuer à régner et que sa forme sociétale basée sur la séparation généralisée et une croissance aveugle puisse continuer à s’imposer. C’est pourquoi l’individualisme sous-jacent des proliférantes diversités contemporaines ne le gène en rien et ne peut même que le servir. Ce qu’il ne veut à aucun prix, c’est l’émergence d’un commun oppositionnel où de vastes couches de populations prendraient conscience ensemble de tout ce qui les unit dans le désir de se débarrasser de cette société là et dans le besoin pressant d’en construire une toute autre. La lutte, pour quelque liberté que ce soit, ne peut donc faire sens et être reconnue comme telle que si elle est en mesure de s’intégrer dans une dynamique du Commun où cette liberté ou son équivalence soient reconnues à tous et pas seulement à quelques privilégiés qui en ont, comme l’on dit, les moyens.

Il ne sert à rien d’être unique si l’on n’est pas en mesure de prendre place au milieu des autres.

                                                                                    Steka

dimanche 13 juillet 2025

Libéralisme

Plutus Libéralismus

 

Là où la propriété est suffisamment protégée, il serait plus aisé de vivre sans argent que sans pauvres, car sinon, qui ferait le travail.

Il faut que la grande majorité demeure à la fois dans l'ignorance et la pauvreté.


Chantre précoce du libéralisme marchand, Bernard de Mandeville (1670-1733) eut au moins ce mérite de dévoiler clairement et sans hypocrisie les fondements de cette idéologie et de sa conception de la société. En son ouvrage La fable des abeilles, publié originellement en 1705, Mandeville trace les contours de cette vision d’une certaine catégorie de l'humanité guidée essentiellement par l’avidité, la fourberie et l’égoïsme. Les plus habiles et compétents en ces matières formant une classe privilégiée vivant au dépens de la grande masse de la population qui n’aurait d’autre fonction et utilité que de la servir. En vaillant précurseur, il est aussi l’inventeur de la théorie du ruissellement selon laquelle l’opulence du haut finirait bien par atteindre quelque peu le bas. Un apôtre français de cette théorie et du néo-libéralisme contemporain nous l’a resservi tout récemment mais sans convaincre grand monde.

Le livre fit pourtant scandale à sa sortie à Londres, capitale d’alors du capitalisme en pleine expansion ; la classe sociale dont il faisait pourtant l’éloge considérant cette brutale franchise comme tout à fait inopinée et même fâcheuse. Il fit pourtant école puisqu’il inspira d’aussi réputés théoriciens du libéralisme que Adam Smith, Friedrich Hayek et même Keynes.

Marx ne manqua pas non plus d’identifier cette source idéologique dans « Le capital » en la citant plusieurs fois.

On remarquera que Mandeville ne concevait pas l’existence de son libéralisme sans la complicité de la puissance régalienne de l’État, de sa police, de ses forces répressives, condition indispensable pour protéger la propriété. En cela aussi, il fut moins hypocrite que ses successeurs en cette idéologie de l’économie de marché, un terme que ses promoteurs préfèrent désormais utiliser comme étant plus neutre et moins inquiétant.