dimanche 3 décembre 2023

La nouvelle raison du monde


 

La nouvelle raison du monde  

Essai sur la société néolibérale (2009/2010)

de Pierre Dardot et Christian Laval

 

Présentation :

« Il est devenu banal de dénoncer l'absurdité d'un marché omniscient, omnipotent et autorégulateur. Cet ouvrage montre cependant que ce chaos procède d'une rationalité dont l'action est souterraine, diffuse et globale. Cette rationalité, qui est la raison du capitalisme contemporain, est le néolibéralisme lui-même. Explorant sa genèse doctrinale et les circonstances politiques et économiques de son déploiement, les auteurs lèvent de nombreux malentendus : le néolibéralisme n'est ni un retour au libéralisme classique ni la restauration d'un capitalisme " pur ". Commettre ce contresens, c'est ne pas comprendre ce qu'il y a précisément de nouveau dans le néolibéralisme : loin de voir dans le marché une donnée naturelle qui limiterait l'action de l'État, il se fixe pour objectif de construire le marché et de faire de l'entreprise le modèle du gouvernement des sujets.
Par des voies multiples, le néolibéralisme s'est imposé comme la nouvelle raison du monde, qui fait de la concurrence la norme universelle des conduites et ne laisse intacte aucune sphère de l'existence humaine. »

 

Extraits choisis :


Mieux vaut dire que le capitalisme s'est réorganisé sur de nouvelles bases dont le ressort est la mise en œuvre de la concurrence généralisée, y compris dans l'ordre de la subjectivité.


L'État est désormais tenu de se regarder lui-même comme une entreprise, tant dans son fonctionnement interne que dans sa relation aux autres États. Ainsi, l'État, auquel il revient de construire le marché, a en même temps à se construire selon les normes du marché.


À la gouvernementalité néolibérale comme manière spécifique de conduire la conduite des autres, il faut donc opposer un double refus non moins spécifique : refus de se conduire vis-à-vis de soi-même comme entreprise de soi et refus de se conduire vis-à-vis des autres selon la norme de la concurrence. (...) L'invention de nouvelles formes de vie ne peut-être qu'une invention collective, due à la multiplication et à l'intensification des contre-conduites de coopération.


Il est frappant de constater à quel point la mise en question des droits sociaux est étroitement liée à la mise en question des fondements culturels et moraux, et pas seulement politiques, des démocraties libérales. Le cynisme, le mensonge, le mépris, le philistinisme, le relâchement du langage et des gestes, l'ignorance, l'arrogance de l'argent et la brutalité de la domination valent des titres à gouverner au nom de la seule "efficacité". Quand la performance est le seul critère d'une politique, qu'importe le respect des consciences, de la liberté de pensée et d'expression ...


La croyance selon laquelle la crise financière sonne d'elle-même la fin du capitalisme néolibéral est la pire des croyances. Elle fait peut-être plaisir à ceux qui pensent voir la réalité se porter au-devant de leurs désirs sans qu'ils aient à bouger le plus petit doigt. (...) Elle est au fond la forme de démission intellectuelle et politique la moins acceptable.  

Le capitalisme néolibéral ne tombera pas comme un "fruit mûr" du fait de ses contradictions internes. Il n'y a rien que des hommes qui agissent dans des conditions données et qui cherchent par leur action à s'ouvrir un avenir.


 

vendredi 1 décembre 2023

LA DIALECTIQUE DU CONCRET de Karel Kosik - Extraits choisis 1

 

« En opposition au monde du pseudo-concret, le monde de la réalité concrétise la vérité, celle-ci n'étant ni donnée ni déterminée à l'avance comme une copie achevée et invariable, qui se trouverait dans la conscience humaine. C'est au contraire un monde où la vérité devient. »


« La dialectique vise la « chose elle-même ». Mais celle-ci ne se manifeste pas directement à l’homme . Pour la saisir, il lui faut accomplir un effort et même un détour. C’est pourquoi la pensée dialectique distingue entre représentation et concept de la chose, et n’y voit pas seulement deux formes ou degré de la connaissance, mais encore et surtout deux qualités de la praxis humaine. »


« Il existe une différence fondamentale entre ceux qui considèrent la réalité comme totalité concrète, c'est à dire comme un ensemble structuré en évolution et en création, et ceux qui affirment que la connaissance humaine, peut atteindre, ou non, la totalité des aspects et des faits, c'est à dire l'ensemble des propriétés, choses, rapports et procès de la réalité. Dans ce dernier cas, la réalité est conçue en tant que somme de tous les faits. Comme la connaissance humaine ne peut jamais en principe embrasser tous les faits, ne serait-ce que parce qu'on peut toujours leur ajouter des faits et aspects nouveaux, on qualifie de mystique la thèse de la concréité ou de la totalité. En fait, totalité ne signifie aucunement somme de tous les faits. Elle signifie réalité comme ensemble structuré et dialectique dans lequel - ou à partir duquel - des faits quels qu'ils soient (groupe ou ensemble de faits) peuvent être compris rationnellement. Rassembler tous les faits n'est pas encore connaître la réalité, et tous les faits (réunis) ne constituent pas encore la totalité.
Les faits permettent une compréhension de la réalité, s'ils sont conçus comme faits d'une totalité dialectique, comme des parties structurant la totalité, et non comme des atomes immuables, indivisibles et irréductibles. »


« Le principe méthodologique de l'analyse dialectique de la réalité sociale est le point de vue de la totalité concrète. Cela signifie avant tout que chaque phénomène peut-être saisi comme élément d'un tout. Un phénomène sociale est un fait historique dans la mesure où il est examiné comme élément d'un tout déterminé, de sorte qu'il remplit une double tâche grâce à quoi seulement il devient vraiment un fait historique : d'une part se définir soi-même ; d'autre part, définir l'ensemble, en étant à la fois producteur et produit, à la fois déterminant et déterminé, à la fois révélateur et déchiffrement de lui-même, en apportant sa signification propre en même temps que celle d'autre chose.
Cette liaison réciproque et cette médiation de la partie et de la totalité signifient en même temps : les faits isolés sont des abstractions dissociées artificiellement de la totalité; ils n'acquièrent vérité et concréité qu'en étant insérés dans leur véritable ensemble. De même, l'ensemble dont les éléments composants ne sont pas différenciés ni déterminés ne serait qu'abstraction creuse. »


« Au fur et à mesure de sa progression, la connaissance dialectique de la réalité fait évoluer les concepts, car elle n'est pas systématisation de concepts qui procède par sommation et repose sur une base immuable et découverte une fois pour toute. (...). La compréhension dialectique de la réalité n'implique pas seulement que les parties et l'ensemble se trouvent en un rapport d’interaction et de connexion interne, mais encore que l'on ne peut pétrifier la réalité en une abstraction planant au-dessus des parties, car ce n'est que par l’interaction des parties que s'élabore la totalité. »

 

« Dans l’histoire de la pensée philosophique, on relève trois conceptions fondamentales de l’ensemble ou totalité, fondées sur une vision déterminée de la réalité et postulant un principe épistémologique propre :

1. La conception atomistique et rationaliste, de Descartes à Wittgenstein, qui considère la totalité comme somme des éléments et des faits les plus simples ;

2. La conception organiciste et organico-dynamique, qui formalise la totalité et souligne la priorité de la totalité sur les parties (Schelling, Spann) ;

3. La conception dialectique (Héraclite, Hegel, Marx) qui considère la réalité comme totalité structurée en développement et en création. (p.35)


La réalité sociale n’est pas considéré comme totalité concrète si, au sein de cette totalité, l’homme est perçu uniquement ou essentiellement comme objet, et qu’en conséquence on ne reconnaît pas, dans la praxis historico-objective de l’humanité, l’importance fondamentale de l’homme comme sujet.

La concréité ou la totalité de la réalité ne pose pas en premier la question de savoir si les faits sont entiers ou imparfaits, mais plus fondamentalement : Qu’est-ce que la réalité ? En ce qui concerne la réalité sociale, on peut répondre à cette question par une autre : Comment s’élabore la réalité sociale ? Poser ces questions sur ce qu’est la chose et sur la manière dont se crée la réalité, c’est partir d’une conception révolutionnaire de la société et de l’homme.(p.36)


La mystification et la fausse conscience des hommes par rapport aux événements du présent ou du passé font partie intégrante de l’histoire. C’est altérer l’histoire que de considérer la fausse conscience comme un phénomène secondaire ou contingent, voire de l’éliminer comme mensonge ou erreur sans rapport avec l’histoire. (p.38)


Si le quotidien est le « vernis » phénoménal de la réalité, on ne peut le dépasser en sautant d’un bond du quotidien à l’authentique, mais en abolissant dans la pratique la fétichisation du quotidien et de l’histoire, c’est à dire en détruisant effectivement la réalité réifiée tant dans son apparence que dans son essence réelle.

Nous avons montré que, si l’on sépare radicalement le quotidien du changement et de l’histoire, on en vient d‘une part à mystifier l’histoire, limitée à celle des grands de ce monde, d’autre part à vider le quotidien de tout contenu, à banaliser et à sanctifier la vie de tous les jours. Le quotidien séparé de l’histoire est vidé de son contenu et réduit à une immutabilité absurde, tandis que l’histoire détachée du quotidien se transforme en un colosse absurdement impuissant, qui fait irruption comme une catastrophe dans le quotidien sans réussir cependant à le changer, à en éliminer la banalité et à lui procurer un contenu. (p.56)

vendredi 22 septembre 2023

Carnet de citations : Société N°38

 

Tout doit être fait pour nous distraire, le pas décisif ayant été franchi avec la production d'appareils conçus pour que chaque individu soit constamment distrait, de son environnement, de ses proches, de sa propre vie ... La distraction cultive alors l'absence au monde. (Alèssi Dell’Umbria)

Considérer l'objet plutôt que la communication au moment où l'on s'exprime, éveille la suspicion (...). L'expression rigoureuse impose une compréhension sans équivoque, un effort conceptuel dont les hommes ont délibérément perdu l'habitude. (...) Seul ce qu'ils n'ont pas à comprendre leur paraît compréhensible. (Adorno)

Cette irrationalité radicale, essentielle, de la machinerie capitaliste ne peut - on s'en aperçoit bien tard - qu'engendrer des catastrophes. "Le sommeil de la raison engendre des monstres", disait Goya. Ce "sommeil de la raison", c'est ici son atrophie en raison instrumentale asservie à la dévastatrice production de valeur. (Daniel Blanchard)

Le touriste cosmopolite et le migrant irrégulier enfermé dans un camp sont au fond les deux visages indissociables de la mondialisation ; la mondialisation d’ouverture et de fermeture, la mobilité et l’immobilité, doivent être comprises dans leur lien de causalité. (Steffen Mau)

Tout projet politique alternatif doit passer par une réappropriation des savoirs-faire, dès lors soustraits aux processus de production industrielle.(...) Les outils hypertechnologiques sont intrinsèquement liés à l'exploitation d'une main-d’œuvre bon marché et à la soumission de la nature, au saccage et à la dévastation de l'environnement, à l'ignorance et à l'apathie, à la guerre et à la mort, à la mystification et au conformisme. Leur développement relève à la fois d'une volonté de domination et d'une course au profit constante. (Stefano Boni)

Le capitalisme, je le définirai comme l'assujettissement de la vie sociale à la rentabilisation sans fin du capital au profit de ceux qui le détiennent. "Sans fin" a dans cette définition un sens double : 1° cette rentabilisation conduit à une accumulation qui n'a d'autre finalité qu'elle même, 2° cette accumulation n'a pas de limite parce que à un nombre, quel qu'il soit, on peut toujours en ajouter encore un. Ce mécanisme et l'action qu'il dicte ont un effet double : la concentration croissante du capital et la dissolution concomitante de tout ce qu'il met sous sa loi : la nature, l'activité humaine, le lien social, la vie politique, le sujet, la pensée, le langage. Cette dissolution est plus ou moins avancée selon les cas, mais son œuvre de mort est partout. (Jean-François Billeter)

Si l’éducateur est celui qui sait, si les élèves sont ceux qui ignorent, il incombe au premier de donner, de remettre, d’apporter, de transmettre comme en dépôt son savoir aux seconds. Il n’est donc pas étonnant que, dans cette vision “bancaire” de l’éducation, les élèves soient vus comme des êtres d’adaptation, d’ajustement. Et plus ils s’emploient à archiver les dépôts qui leur sont versés, moins ils développent en eux la conscience critique qui leur permettrait de s’insérer dans le monde, en transformateurs de celui-ci. En sujets. Dans la mesure où cette vision bancaire de l’éducation annule ou minimise le pouvoir créateur des élèves, qu’elle stimule leur naïveté et non leur esprit critique, elle satisfait les intérêts des oppresseurs : pour eux, il n’est pas fondamental de mettre à nu le monde, ni de le transformer. (Paulo Freire)

Les hommes du capitalisme ne contrôlent plus rien du métabolisme hommes/nature, bien qu'ils sachent pertinemment qu'il se dégrade gravement. Aucun des moyens évoqués ci-dessus ne permet au capital de sortir de sa décadence sénile puisqu'elle est structurelle et plonge ses racines dans ce qui produit et reproduit le capital et s'étiole : le travail. Ces moyens sont et seront néanmoins mis en œuvre parce que la dynamique du capital est automate, et qu'il trouvera toujours des hommes qui s'attacheront à en être les exécutants, tant pour des raisons financières qu'idéologiques, et aussi par soumission. (Tom Thomas)

mardi 20 juin 2023

Carnet de citations : Société N°37


 

La composition organique du capital peut varier grandement d’une époque à l’autre et d’une région à l’autre, mais la tendance absolue est à l’épuisement de toutes les sources d’énergie, de manière soit additionnée, soit successive. Le capital n’a de préférence que pour la source d’énergie la moins coûteuse à tel moment de sa trajectoire historique. (…). Les énergies "vertes" sont le pur produit d'un capitalisme en bout de course essayant de se présenter comme "renouvelable" alors qu'il n'est rien d'autre qu'extractiviste et néocolonial. (Sandrine Aumercier)

Si la liberté renvoie logiquement et historiquement, même dans la pensée occidentale, à un idéal politique d’absence de domination, c’est-à-dire d’égalité, c’est l’inverse qu’il y a derrière l’idée de liberté moderne : une conception individuelle et même solipsiste qui, en définissant la liberté par l’élargissement des possibles et la délivrance à l’égard des nécessités de la vie, l’a associée à l’accroissement de la puissance, l’a fait reposer sur des formes de servitude plus ou moins déguisées. (...) . Affirmer que le développement industriel est émancipateur, c’est se payer de mots. Comme la technologie à laquelle il est lié, l’industrie (...) n’abolit pas les rapports de domination, elle permet juste de ne plus avoir à faire certaines choses et, en outre, elle permet d’en faire d’autres, c’est-à-dire qu’elle étend nos capacités d’action et, plus encore, celles des puissants qui nous gouvernent. Elle n’apporte pas la liberté, mais tout au plus le confort dans la soumission au système. (Aurélien Berlan)

TRAVAIL ABSTRAIT : De nos jours, la plupart des gens semblent paralysés par cette expression dont le sens est pourtant simple. Le "travail abstrait" désigne toute activité conduite pour l'argent, où le gain d'argent est le facteur décisif et où, par conséquent, la nature des tâches à effectuer devient relativement indifférente. (Robert Kurz)

Les fanfaronnades sur la diminution relative de la pauvreté absolue dans le monde ne parviennent plus à masquer l'expropriation accélérée de tous les moyens de subsistance des dernières populations qui étaient partiellement indépendantes de la logique marchande. Elles continuent à venir grossir de leur misère les agglomérations urbaines monstrueuses, à la recherche d'expédients de survie. C'est chaque parcelle de cette planète qui doit tomber aux mains du capital et fabriquer une humanité "élevée au biberon" du capital, c'est à dire privée des moyens de subvenir à ses propres besoins, utilisée puis rejetée comme simple déchet humain de la valorisation. (Aumercier)

Dans les régimes des partis improprement dits « démocratiques », le pouvoir politique, qui sur le papier appartient au peuple ou à la nation, est en réalité le pouvoir de l’État, organe qui le détient et l’exerce. Tout État s’appuie sur le monopole de la force et exerce son autorité en l’utilisant à sa guise. Dans la mesure où l’usage de la force – la répression – n’a pas de limites préalablement définies, le pouvoir, quand il est vraiment contesté, ne s’en donne donc aucune : l’État est autoritaire et policier. L’usage et l’abus sont indiscernables. À vrai dire, l’État réagit violemment lorsque des personnes désenchantées agissent de leur propre chef, c’est-à-dire non seulement l’ignorent, mais pis encore ne le reconnaissent pas. C’est le mal actuel de l’État : sa fragilité fait que tout acte de désobéissance est considéré comme un défi, car remettant en cause cette autorité que l’État cherche à restaurer par un usage pervers de la loi et un usage excessif et intimidant de la force. L’État n’existe qu’ainsi. (Miguel Amoros)

Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la «bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée . Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir – qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse, et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie … (Nietzsche)

mercredi 14 juin 2023

Carnets de citations : Histoire/Historiosophie N°23


 Les Versaillais sont entrés dans Paris en 1871. Ils n’en sont jamais sortis . (Journal - 1962 - René Fallet)

Voici la voie douloureuse que vous considérez comme la route de la défaite, en ne tenant compte que de ceux qui l’ont parcourue jusqu’à ce jour ; moi, cependant, qui considère le cortège de ceux qui viendront, je l’appelle la route du salut. (Maxime de Tyr)

Dans le tragique shakespearien, l'espoir prend parfois la forme d'un cri montant des culs de basse-fosse, un cri lancé en direction de qui peut voir pointer le jour : "Gardes, où en sommes-nous de la nuit ?" Ce questionnement, l'anarchiste, gardien de ses propres rêves, se l'adresse parfois à lui-même. (Freddy Gomez)

Le métier d’historien, qui suppose de rassembler et de synthétiser des sources palpables, conduit facilement à ignorer ce qui n’est pas pleinement advenu, et donc à sous-estimer la capacité innovatrice des utopies produites dans les périodes révolutionnaires. (Éric Aunoble)

Plus l'oligarchie d'empire qui se prévaut de la démocratie s'étend et se mondialise comme modèle politique des temps nouveaux, plus la démocratie comme forme de vie collective devient une abstraction dont plus personne ne saurait dire où elle commence, où elle s'arrête, ni même si elle existe quelque part dans les faits. (...)
Déjà apparaissent comme irréversibles les transformations en termes de police, de contrôle, d'encadrement et de surveillance qui affectent la nature même du pouvoir, devenue de plus en plus étrangère à tout esprit démocratique.
Au fur et à mesure de cette avancée vers des autocraties anonymes que servent avec plus ou moins de zèle et de dignité des représentants pourtant élus par le peuple, se fait jour la conscience d'un décalage de plus en plus flagrant entre les mots, les actes et les choses; entre ce que serait ou pourrait être idéalement une démocratie et les formes de plus en plus autoritaires et étrangères à son principe qui en tiennent lieu. (Curnier)

C'est par des chemins multiples qu'avance l'histoire (ou qu'elle piétine ou repart vers son début), par autant de cheminements que nous ne connaissons pas et qui sont à l’œuvre sous nos yeux sans que nous sachions les voir, sous nos pieds sans que nous sachions les sentir, sous nos pensées sans pouvoir les imaginer. (Curnier)

Que les choses continuent à "aller ainsi", voilà la catastrophe. Ce n’est pas ce qui va advenir, mais l’état de choses donné à chaque instant. (Benjamin)

La mission historique de la bourgeoisie est la création d'un État "national" moderne; mais la tâche historique du prolétariat est d'abolir cet État en ce qu'il est une forme politique du capitalisme. (Rosa Luxembourg)

La plupart des tyrans ont été d'abord capitaines et généraux pour les peuples, sous prétexte de venger ou de défendre leur liberté. Comme l'a dit Tacite "Pour renverser le gouvernement présent, ils prennent prétexte la liberté du peuple et, lorsque le gouvernement est renversé, ils oppriment eux-mêmes alors cette liberté pour laquelle ils avaient combattu." (Edward Sexby)

Lorsque la tyrannie se fait, tout ce qui est bassesse adhère, tout ce qui est improbité profite, et tout ce qui est médiocrité laisse faire. (Anonyme)

Dans l’ordre établi par et sur l’argent, plus une élite dure et plus sa trivialité se révèle ; plus elle se banalise, et plus elle se répand et s’abaisse. (Accardo)

L’erreur est de faire une équivalence trop souvent simpliste entre la puissance d’un ordre institué donné et la quantité d’armes dont il croit disposer. Tout pouvoir ne peut durer qu’autant que peut durer la légitimité de sa propre « vision du monde » sur la société qu’il prétend incarner et qu’il aura, pour un temps au moins et au moins partiellement, partagé avec elle. (Anonyme)

vendredi 17 février 2023

Carnet de citations - Société N° 36

 

Pendant une brève période seulement, l'enfant ne vit plus uniquement d'une vie végétative et pas encore avec la liberté de l'esprit, il vit, dans le jeu, pur et intact. C'est l'âge d'or de chaque existence humaine, le trésor le plus délicieux du souvenir, qui illumine toute la vie de son éclat, et que nous ne pouvons oublier, même s'il nous est impossible de nous représenter cette époque disparue. (Eugen Fink)


Ce que l'homme gagne sur la nature en la soumettant toujours davantage contribue à le rendre d'autant plus faible. En faisant exploiter la nature par toutes sortes de machines, l'homme ne supprime pas la nécessité du travail, mais il le repousse seulement et l'éloigne de la nature, et ainsi l'homme ne se tourne pas d'une manière vivante vers la nature en tant qu'elle est une nature vivante. Au contraire, le travail perd cette vitalité négative et celui qui reste encore à l'homme devient de plus en plus mécanique. Le travail n'est diminué que pour l'ensemble, non pas pour les individus (travailleurs) pour lesquels, au contraire, il s'accroît plutôt, car plus le travail devient mécanique, moins il a de valeur et plus l'homme doit travailler de cette façon. (Hegel)


Nos grandes transformations physiques ont été accomplies par un système qui élimine délibérément la personnalité humaine dans sa totalité, ne tient aucun compte du processus historique, exagère le rôle de l'intelligence abstraite, et fait de la domination de la nature physique, et finalement de l'homme lui-même, le but principal de l'existence. (Lewis Mumford)


Beaucoup parlent aujourd’hui, avec une joie mauvaise, du désenchantement du monde. Voire de sa fin prochaine. C’est même le thème favori de tant de livres qui encombrent les étals des librairies. Ressasser ce malheur fait vendre. Mais pourtant, je sais bien qu’il suffit de me retrouver dans le miroitement du monde pour éprouver de nouveau la joie. Ce monde est là, et même s’il semble prêt de disparaître, c’est notre propre fin que nous imaginons. Notre joie consiste, par-delà la peur, à relever ces vraies richesses, à s’y mêler tant qu’on peut, en s’en prenant aussi, inlassablement, à ceux qui veulent nous en priver. (Sahagian)


Comment expliquer que notre époque se soit livrée si facilement aux contrôleurs, aux manipulateurs, aux conditionneurs d'une technique autoritaire ? (Mumford)


L'ignorance organisée relève de l'idéologie et non du mensonge, car c'est l'idéologie qui participe de la définition des conditions de production et d'usage de la connaissance, et qui structure, normalise et formate les conditions de transformation de la connaissance en action ou en inaction. (Ribault)


La rareté des réponses populaires aux crises ou, ce qui revient au même, l’inexistence d’un sujet social, historique – d’une classe véritablement antagoniste – s’explique par le simple fait que la majorité de la population est l’otage de l’économie, dépendante entièrement d’elle car prisonnière de ses besoins. Son imaginaire et tous ses moments vitaux ont été colonisés par le capital. (Amoros)


De manière étrange, il semble que pour l'Occident mondialisé, le bonheur doive aller de pair avec l'infantilisation généralisée, avec le vide de la pensée, avec l'oubli de la mort et de la tristesse (comme si la tristesse n'était pas un sentiment humain et humanisant). (Marc Weinstein)


Toute la société capitaliste, c'est-à-dire l'ensemble de ses rapports sociaux, est structuré par ce travail, par les rapports de production dans le travail, la propriété des moyens de travail, la répartition du travail, l'éducation pour le travail, les luttes pour les conditions de travail et les salaires. (...) S'attaquer à la cause profonde des catastrophes écologiques, c'est bien s'attaquer à ce travail qui est l'agent actif des rapports hommes/nature, qui produit et reproduit, à travers toutes les crises et catastrophes que nous connaissons, les rapports de propriété, de possession et de production qui définissent le capitalisme, déterminent ce qu'il produit, comment il le produit, dans quel but il le produit, et avec quelles conséquences sur les hommes et la nature. (Tom Thomas)


Et de toutes ces choses, la plus décisive et sans doute la plus difficile, c’est bien que s’élaborent et se diffusent dans les têtes un idéal, un projet, et un programme à la hauteur de notre situation historique – à la hauteur de la catastrophe écologique et de la crise majeure de civilisation qui l’accompagne. Quelque chose donc en rupture totale avec l’idéologie et le mode de vie dominant, qui se sont si bien imposés et règnent presque sans partage depuis des décennies. (Anonyme)

mardi 13 décembre 2022

Carnet de citations : Psychologie/Inconscient N° 16 ET 17


 

Un des problèmes analytiques clés que l'écologie sociale et l'écologie mentale devraient affronter, c'est l'introjection du pouvoir répressif de la part des opprimés. (Guattari)

Partout s'imposent des sortes de chapes neuroleptiques pour fuir précisément toute singularité intrusive. (...) Il risque de ne plus y avoir d'histoire humaine sans une radicale reprise en main de l'humanité par elle-même. (Guattari)

La définition même de la bêtise : croire qu’on représente l’intelligence. (Rancière)

A toutes les échelles individuelles et collectives, pour ce qui concerne la vie quotidienne aussi bien que la réinvention de la démocratie, (...), il s'agit, à chaque fois, de se pencher sur ce que pourraient être des dispositifs de production de subjectivité allant dans le sens d'une re-singularisation individuelle et / ou collective, plutôt que dans celui d'un usinage mass-médiatique synonyme de détresse et de désespoir. (...) Il ne saurait plus s'agir là de mots d'ordre stéréotypés, réductionnistes, expropriant d'autres problématiques plus singulières et impliquant la promotion de leaders charismatiques. (Guattari)

Sur le plan des moyens de la pensée des populations contemporaines, la première cause de la décadence tient clairement au fait que tout discours montré dans le spectacle ne laisse aucune place à la réponse; et la logique ne s'était socialement formée que dans le dialogue. Mais aussi, quand s'est répandu le respect de ce qui parle dans le spectacle, qui est censé être important, riche, prestigieux, qui est l'autorité même, la tendance se répand aussi parmi les spectateurs de vouloir être aussi illogiques que le spectacle, pour afficher un reflet individuel de cette autorité. Enfin, la logique n'est pas facile, et personne n'a souhaité la leur enseigner. (Debord)

Comme toute pensée bourgeoise, cette psychanalyse croit dire le vrai sur la nature humaine au-delà des différences culturelles et historiques. S’agit-il encore de psychanalyse ? Rien n’est moins sûr. C’est la raison pour laquelle nous proposons de parler à son endroit de psychanalysme, en tant que discours qui participe de la domination et de la fabrication de l’idéologie comme « ensemble des productions idéelles par lesquelles une classe dominante justifie sa domination . (Gabarron-Garcia)

Peut-on imaginer que l’Inconscient ait une histoire ? Que sa « formation » l’inclue dans un ensemble de transformations historiques qui bouleversent les conditions collectives de ses manifestations singulières ? Qu’une sorte de jonction interdise de penser l’Inconscient dans ses seules singularités cliniques individuelles, et tente d’esquisser leur arrière-fond commun ? (J. C. Pollack)

On ne peut sortir réellement de ce monde qu'en reconnaissant d'abord que nous y sommes et que nous y étouffons et ensuite en travaillant pratiquement à sa transformation. (Norbert Guterman)


Dans nos territoires existentiels rabougris, ramassés le plus souvent sur les cercles les plus restreints de la famille, du couple, ou du moi dans sa solitude, c’est le monde qui nous est apparu (ou qui a disparu) sous une nouvelle lumière, via les écrans qui nous en coupent et nous y connectent, et mettent en évidence les multiples césures qui le traversent, le brisent, le fragmentent à tous les niveaux, molaires comme moléculaires. Si notre monde globalisé est celui du déchaînement des flux matériels et sémiotiques, c’est aussi celui de la multiplication et de l’intensification des expériences de séparations.
Les corps isolés par les mesures sanitaires font écho à un ensemble d’autres séparations qui sont explorées dans ce numéro. (...) séparation orchestrée par le Spectacle qui transforme nos vies en mascarades et les sujets en « persona » au sens du marketing plus que du théâtre antique, séparation entre bonne tenue dite républicaine et mauvais corps croqués en crop-top. (Revue Chimères)

l’analyste. Il n’est pas là pour édifier, enseigner, prescrire, conseiller, réconforter ou satisfaire : ce n’est pas son but. Mais il doit tout à fait intervenir avec une très large gamme de créativité, afin que le processus d’analyse puisse avoir lieu. Le psychanalyste est bien sûr lui aussi un sujet divisé ; la place d’agent dans le schéma du « discours de l’analyste » ne définit qu’une position en fonction et non pas du tout l’être du psychanalyste. Elle est ni plus ni moins créative et ni plus ni moins rigide que celle d’un musicien ou d’un menuisier quand il est en train de faire de la musique ou de la menuiserie ! Cette position peut devenir cynique et ravageuse si le psychanalyste se prend au jeu de sa position et se transforme en citadelle arrogante.

(Sandrine Aumercier)


Si se mettre d'accord avec les autres est souvent nécessaire et peut s'avérer gratifiant, les groupes semblent souvent troquer la solitude de l'ego contre les pathologies de la vie groupusculaire. C'est quelque chose qui se comprend aisément puisque le groupe ou le collectif dans la société capitaliste n'en est pas moins une partie et un produit de la société capitaliste que les individus qui le composent. A ce point, la réflexion gagne à partir de la théorie de l'inconscient, qui peut se comprendre non pas comme quelque chose de personnel et d'individuel, mais comme un phénomène social et transpersonnel. Les groupes font ressortir l'inconscient et le rendent visible.

(Endnotes)

La famille est donc le lieu où le capital articule, dans son mouvement, les différents échanges et rapports de production et régule les différences de pouvoir qui s’établissent entre ses membres, comme conséquence de la division du travail qui a lieu en son sein. Cette « division » du travail à l’intérieur de la famille correspond évidemment à une stratification du pouvoir entre ses différents membres. (...) Dans ce contexte, on comprend facilement pourquoi la famille est un «nid de vipères», un gouffre de haine, une usine de folie. Elle représente, en effet, un enchevêtrement de patrons et d’ouvriers, une trame d’exploités et d’exploiteurs, un réseau de chantages affectifs, de frustrations et de dépendances. La famille est capital et la haine de classe, la révolte, le sabotage ne peuvent que se déchaîner contre elle. Les parents sont les « ennemis » les plus immédiats de leurs enfants, les premiers patrons et, vice-versa, les enfants par rapport à leurs parents, l’époux par rapport à son épouse, et ainsi de suite. Mais leur véritable ennemi, celui qui est le véritable responsable de leur malheur, c’est le capital.

(Leopoldina Fortunati) 

 

On regrettera ici que la psychanalyse n'ait pas rompu, la plupart du temps avec cette tendance foncière de la psychologie à considérer les psychismes des individus comme autant d'îles fermées, impénétrables les unes aux autres, des sortes d'homo clausus. Au lieu de voir que nous faisons en réalité partie les uns des autres, toujours déjà tissés ensemble dans des relations d'interdépendances innombrables, qui ne sont pas seulement familiales. (Hervé Mazurel)