dimanche 13 juillet 2025

Libéralisme

Plutus Libéralismus

 

Là où la propriété est suffisamment protégée, il serait plus aisé de vivre sans argent que sans pauvres, car sinon, qui ferait le travail.

Il faut que la grande majorité demeure à la fois dans l'ignorance et la pauvreté.


Chantre précoce du libéralisme marchand, Bernard de Mandeville (1670-1733) eut au moins ce mérite de dévoiler clairement et sans hypocrisie les fondements de cette idéologie et de sa conception de la société. En son ouvrage La fable des abeilles, publié originellement en 1705, Mandeville trace les contours de cette vision d’une certaine catégorie de l'humanité guidée essentiellement par l’avidité, la fourberie et l’égoïsme. Les plus habiles et compétents en ces matières formant une classe privilégiée vivant au dépens de la grande masse de la population qui n’aurait d’autre fonction et utilité que de la servir. En vaillant précurseur, il est aussi l’inventeur de la théorie du ruissellement selon laquelle l’opulence du haut finirait bien par atteindre quelque peu le bas. Un apôtre français de cette théorie et du néo-libéralisme contemporain nous l’a resservi tout récemment mais sans convaincre grand monde.

Le livre fit pourtant scandale à sa sortie à Londres, capitale d’alors du capitalisme en pleine expansion ; la classe sociale dont il faisait pourtant l’éloge considérant cette brutale franchise comme tout à fait inopinée et même fâcheuse. Il fit pourtant école puisqu’il inspira d’aussi réputés théoriciens du libéralisme que Adam Smith, Friedrich Hayek et même Keynes.

Marx ne manqua pas non plus d’identifier cette source idéologique dans « Le capital » en la citant plusieurs fois.

On remarquera que Mandeville ne concevait pas l’existence de son libéralisme sans la complicité de la puissance régalienne de l’État, de sa police, de ses forces répressives, condition indispensable pour protéger la propriété. En cela aussi, il fut moins hypocrite que ses successeurs en cette idéologie de l’économie de marché, un terme que ses promoteurs préfèrent désormais utiliser comme étant plus neutre et moins inquiétant.

vendredi 28 mars 2025

CARNET DE CITATIONS : Société N°43
 

Le développement économique, avec ses lois en apparence autonomes, sa finalité abstraite, ses contradictions incomprises, ses effets imprévisibles, était vécu par les hommes, depuis qu'il constitue un monde spécifique, comme un destin étranger, leur distribuant alternativement prospérité et misère, et le plus souvent celle-ci. Encore ce destin tenait-il sa substance de leur propre vie, de leur travail, de leur espoir et de leur souffrance, même si, de façon incompréhensible, il retournait contre eux leur propre effort, pour les écraser et les asservir. Avec la technique, le caractère autonome du développement a cessé d'être une apparence, c'est un mouvement qui n'a aucun rapport avec la vie, qui ne lui demande rien et qui ne lui apporte rien, rien qui lui ressemble en tout cas, qui soit conforme à son essence et à ses vœux. ( Michel Henry)


La domination produit les hommes dont elle a besoin, c’est-à-dire qui aient besoin d’elle ; et toutes les prétendues commodités de la vie moderne, qui en font la gêne perpétuelle, s’expliquent assez par cette formule que l’économie flatte la faiblesse de l’homme pour faire de l’homme faible son consommateur, son obligé ; son marché captif qui ne peut plus se passer d’elle : une fois les ressorts de sa nature humaine détendus ou faussés, il est incapable de désirer autre chose que les appareils qui représentent et sont à la place des facultés dont il a été privé. La fourniture lui en devient un droit imprescriptible et inaliénable : elles sont toutes ensemble la qualité de son être, dont la privation l’anéantirait sans aucun doute. Il n’y a aucune faculté qui puisse se conserver si elle ne s’exerce et toutes se tiennent et sont tellement subordonnées qu’on ne peut en limiter aucune sans que les autres ne s’en ressentent : l’homme affaibli ne peut pas imaginer autrement son existence pour la raison que ce sont désormais les images qu’on lui projette en livret d’accompagnement qui lui tiennent lieu d’imagination de la vie possible. (Baudouin de Bodinat)


Pour le dire autrement, tant que nous n’admettrons pas que le monde moderne nous dépasse largement, qu’il est massivement hors de notre contrôle, que plus rien, ou presque, n’est à la mesure de l’être humain, que la liberté dont on nous rebat les oreilles est une chimère, qu’à moins d’un démantèlement de l’organisation sociale planétaire dominante, d’un retour à des sociétés à échelle humaine – condition, mais pas garantie, de l’existence de réelles démocraties –, aucun des problèmes auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés ne saura être résolu, et nous parlerons essentiellement pour ne rien dire. (Nicolas Casaux)


La presse officielle est une arme de distraction massive : elle ne doit jamais parler des vrais problèmes des gens ni de ceux de notre époque, mais doit savoir raconter certaines histoires, comme on le fait avec les enfants pour les endormir. Par conséquent, d’un côté elle censure, cache et manipule la réalité, de l’autre elle est obligé d’en créer une autre et de parler de cette autre réalité pour distraire et hypnotiser les gens. Si quelqu'un, dans un siècle ou deux, lisait les journaux d'aujourd'hui, connaissant la véritable histoire de ce qui se passe et les risques et désastres actuels qui se préparent, il faudrait qu'il conclue que la presse du début du XXIe siècle a été complètement schizophrène, aveugle, séparé de la réalité. En réalité, elle n’est ni aveugle ni schizophrène. Elle est juste payée pour faire ça. (Gianfranco Sanguinetti)


C'est quand la luxuriance de la vie s'appauvrit que montrent le bout du nez, enhardis, les faiseurs de plans, et les techniciens à épures ; après quoi vient le moment où il ne reste plus qu'à appauvrir la vie davantage encore, pour en désencombrer la planification. (Julien Gracq)


C’est comme si, en l’espace de dix ans, nous étions revenus à l’âge de pierre. Des types humains que l’on croyait disparus depuis des siècles - Le derviche tourneur, le chef de brigands, le grand inquisiteur, sont soudain réapparus, non pas derrière les murs d’un asile de fous mais à la tête des États. (George Orwell)

 

La révolution n’est donc pas seulement rendue nécessaire parce qu’elle est le seul moyen de renverser la classe dominante, elle l’est également parce que seule une révolution permettra à la classe qui renverse l’autre de balayer toute la pourriture du vieux système qui lui colle après et de devenir apte à fonder la société sur des bases nouvelles. (Marx)

 

samedi 28 décembre 2024

Idéologie - Ideology

 

Sans-titre - Kandinsky

  Idéologie

On ne peut combattre le capitalisme par l’idéologie car le capitalisme est précisément l’idéologie réalisée, celle du libéralisme marchand qui par le biais de l’Économie politique a amalgamé toutes les idéologies. D’une certaine manière, le capitalisme est le triomphe de l’idéologie.

C’est ce à quoi l’on assiste avec ce que l’on appelle la Mondialisation : des régimes proposant initialement des formes idéologiques en apparence parfaitement contraires - citons pour illustration la Chine, les États-Unis, les monarchies pétrolières, l’Inde – se retrouvent dans un même système global produisant les mêmes effets. La grande force du capitalisme, c’est que par sa dynamique productiviste, sa forme spécifique de valorisation, sa logique concurrentielle, il a été en mesure de récupérer tout ce qui semblait lui être contraire et cela précisément en les réduisant à des idéologies qu’il a pu alors s’amalgamer.

Citons ici pour l’exemple et en vrac, les religions, le féminisme, l’écologie, la démocratie et tout aussi bien le fascisme. Voilà donc des formes d’expression très diversifiées dont aucune d’entre elles ne peut pourtant prétendre se tenir, en tant qu’idéologie, hors du capitalisme. Certains verront dans les guerres à répétition se produisant sur toute la surface de ce monde là une contradiction avec cette globalisation particulière mais il n’en est rien ; l’état de guerre permanent est tout au contraire intrinsèque à l’idéologie capitaliste, participe de sa continuité et de son renouvellement, de son tout changer pour ne rien changer.

En tant qu’idéologie réalisée et par son empire sur le monde et la société contemporaine, le capitalisme a tout intérêt en effet à vouloir faire oublier qu’il n’est lui-même qu’une forme d’idéologie qui a réussi à s’imposer jusqu’à pouvoir se faire passer pour un naturalisme de la société humaine. Tout ce qui ne veut pas prendre place dans son monde et prétend lui résister sera par contre qualifié par ses représentants de positionnement idéologique, voulant signifier par là et en leur vocabulaire particulier, une absence de réalisme. L’on voit bien à quelle sorte de réalisme il est fait, sous couvert, allusion : c’est que le capitalisme est aussi une théologie avec sa sacro-sainte croissance et son dieu unique, l’argent (In god we trust). Sauf à se réduire à un sectarisme condamné à l’insignifiance, on ne peut donc combattre le capitalisme par l’idéologie car celle-ci ne pourra lui être contraire qu’illusoirement.

On ne peut espérer vaincre un ennemi en se tenant sur son terrain et en se déplaçant à l’intérieur de ses catégories. On ne doit pas non plus se laisser piéger par son langage, par son inversion du sens des mots qui est presque devenue une norme des temps présent. Or vouloir se situer dans un cadre idéologique, c’est limiter notre champ d’intervention et les possibles qui s’ouvrent encore à nous, c’est se laisser circonscrire dans le récupérable, dans la représentation, dans le Spectacle.

C’est le destin de toutes les idéologies de finir par s’écrouler face à leurs contradictions internes et face à ce que celles-ci provoquent sur le terrain pratique et historiquement et il en est de même avec le capitalisme à l’écroulement duquel nous sommes bien en train d’assister ; avec toutefois une interrogation assez lancinante aux vues de l’état des choses : Cette idéologie totalitaire et aveugle à sa propre négativité comme toutes les idéologies, va-t-elle entraîner l’humanité dans sa perte ?

C’est donc bien un tout autre réalisme qui, face à cette situation d’extrême urgence, exige de nous extraire de tout enfermement idéologique qui n’aurait pour effet que de creuser les séparations entre tous ceux qui comprennent la nécessité de sortir au plus vite de ce monde là, conscients de l’enfer vers lequel il nous entraîne inexorablement.

Il faut donc comprendre que dépasser le capitalisme, vouloir vraiment en finir avec lui, c’est aussi dépasser l’idéologie. C’est bien ce que propose le projet communaliste en ouvrant par le pouvoir des assemblées de base, réunissant toutes les diversités, à la naissance d’une intelligence collective qui n’aura que faire des idéologies et qui travaillera tout au contraire à leur dépassement.

Il ne s’agira pourtant nullement de faire table rase du passé historique mais de retrouver tout au contraire tout ce qu’il y avait de vivant, de créatif et d’imaginatif à la source de bien des idéologies mais qui à vouloir se transformer en dogme, très souvent par le biais de logiques autoritaires, a fini par se retourner contre lui-même. C’est seulement à cette condition que le passé sera en mesure de nourrir le futur en prenant place ainsi dans cette intelligence collective que nous appelons de nos vœux.

Ideology

You can’t fight capitalism with ideology, because capitalism is precisely the ideology realized by market liberalism, which, through Political Economy, has amalgamated all ideologies. In a way, capitalism is the triumph of ideology.

This is what we’re witnessing with what is known as Globalization: regimes initially proposing ideological forms that appear perfectly opposed – let’s cite China, the United States, the oil monarchies and India as examples – find themselves in the same global system, producing the same effects. The great strength of capitalism is that, through its productivist dynamic, its specific form of valorization and its competitive logic, it has been able to recuperate everything that seemed to be contrary to it, precisely by reducing them to ideologies that it was then able to amalgamate.

By way of example, let’s mention religions, feminism, ecology, democracy and fascism. These are all highly diversified forms of expression, none of which can claim to be ideologically separate from capitalism. Some may see in the repeated wars occurring all over the world a contradiction with this particular globalization, but this is not the case. On the contrary, the permanent state of war is intrinsic to capitalist ideology, part of its continuity and renewal, of its changing everything in order to change nothing.

As a realized ideology, and by virtue of its empire over the world and contemporary society, capitalism has every interest in trying to make people forget that it is itself no more than a form of ideology that has succeeded in imposing itself to the point of being able to pass itself off as a naturalism of human society. On the other hand, anything that does not want to fit into its world and claims to resist it will be qualified by its representatives as ideological positioning, meaning by this, in their particular vocabulary, an absence of realism. It’s easy to see what kind of realism is being alluded to: capitalism is also a theology, with its sacrosanct growth and its only god, money (In god we trust). Unless we reduce ourselves to a sectarianism condemned to insignificance, we can’t fight capitalism with ideology, because ideology can only illusorily work against capitalism.

We cannot hope to defeat an enemy by standing on its ground and moving within its categories. Nor should we allow ourselves to be trapped by his language, by his inversion of the meaning of words, which has almost become a modern-day norm. However, to want to situate ourselves within an ideological framework is to limit our field of intervention and the possibilities still open to us, to allow ourselves to be circumscribed within the recoverable, within representation, within the Spectacle.

It’s the fate of all ideologies to eventually collapse in the face of their internal contradictions and what they provoke in practice and historically, and it’s the same with capitalism, whose collapse we’re now witnessing; but with a rather nagging question in view of the current state of affairs: Will this totalitarian ideology, blind to its own negativity like all ideologies, lead humanity to its doom?

In the face of this extremely urgent situation, it’s a completely different kind of realism that requires us to extricate ourselves from any ideological confinement that would only serve to deepen the divisions between all those who understand the need to get out of this world as quickly as possible, aware of the hell towards which it is inexorably dragging us.

We need to understand that overcoming capitalism, really wanting to do away with it, also means overcoming ideology. This is exactly what the communalist project proposes, by using the power of grassroots assemblies, bringing together all diversities, to give birth to a collective intelligence that will have no use for ideologies, and will instead work to overcome them.

This will in no way mean wiping the slate clean of the historical past; on the contrary, it will mean rediscovering all that was living, creative and imaginative at the source of many an ideology, but which, by seeking to transform itself into dogma, very often through authoritarian logic, has ended up turning against itself. Only then will the past be able to nurture the future, taking its place in the collective intelligence we so earnestly desire.

 

 

mercredi 23 octobre 2024

Contagion sociale – Guerre de classe et pandémie en Chine


 

Ce livre est très important. Pas seulement par ses contenus mais tout spécialement de par ses origines et ses auteurs. En effet, les membres du collectif Chuang, tout en étant chinois d’origine – nombre d’entre eux résidant bien en Chine en différentes provinces – déploient leurs activités à un niveau international. Ils se réclament d’ailleurs, on le remarquera, de cet internationalisme, dans le but assez évident de dépasser toute pose nationaliste ainsi que la sclérose de l’esprit que cela ne peut qu’entraîner.

Opposants résolus au régime chinois ainsi que plus généralement au capitalisme, ils se situent dans la réémergence d’une pensée communiste clairement anti-étatique qui les rapproche en bien des points de la pensée libertaire. On comprendra également qu’aux vues des logiques autoritaires et hyper-répressives politiquement qui sont la règle en Chine, ils doivent demeurer dans l’anonymat et conserver une grande discrétion sur leurs modes d’agissement, leurs lieux de résidence, etc.

Pour tout dire, cela fait déjà assez longtemps que l’on désespérait de voir la réémergence d’une pensée critique autonome de ce type en Chine ; la vision d’une toute-puissance du régime totalitaire de ce pays nous ayant laissé croire qu’il ne laissait plus aucune marge de manœuvre à une opposition effective – comme si la dystopie du 1984 de George Orwell y avait bel et bien pris place.

À travers sa propre existence mais également à travers la description de nombre de manifestations de la résistance des populations aux modes opératoires de la domination, l’on peut constater que c’est encore loin d’être le cas. Le contrôle absolu demeure encore un fantasme du pouvoir bureaucratique et policier qui fort heureusement trébuche sur nombre d’obstacles.

Le prétexte à cet ouvrage est une description de terrain des effets de l’épidémie de Covid-19 à Wuhan et dans le reste de la Chine plus généralement ; avec les réactions - souvent contradictoires - du gouvernement d’un côté, de la population chinoise de l’autre. À travers ce descriptif, on se rend compte que la présentation qui en fut faite par les médias occidentaux est assez éloignée de la manière dont les choses se sont réellement passées. Mais le plus intéressant en ce livre ne réside sans doute pas dans ce qu’il révèle de cet épisode particulier mais bien dans les analyses de fond concernant la Chine dans son ensemble et telle qu’elle existe aujourd’hui – analyses particulièrement pertinentes que l’on retrouve parsemées à travers tout l’ouvrage.

Quiconque est à la recherche d’une vision quelque peu globale de la situation politique, écologique, sociale, dans laquelle se retrouve notre petite planète à l’époque contemporaine, ne peut ignorer la Chine et son milliard et demi d’habitants. Ce qu’il en advient sera crucial pour le monde entier.

Or certains en sont encore à croire que la Chine serait un pays communiste.

Loin de ce ridicule égarement du savoir et de la conscience, Chuang nous fournit quelques éléments clés de compréhension dont nous donnerons ci-dessous un aperçu :


Nous nous attachons à comprendre le capitalisme réellement existant, en identifiant ses contradictions centrales et les luttes qui en découlent, et en indiquant du même coup les leviers à actionner et les limites à dépasser pour renverser ce monde et construire le prochain.(…)

Toute critique communiste cherchant à saisir le flot historique des événements et la structure actuelle du pouvoir à l’échelle mondiale doit se doter, en dernière instance, d’une orientation pratique – comme ensemble de moyens pour bâtir des liens internationaux entre celles et ceux engagés dans les luttes sur le terrain.


La trajectoire et les spécificités du capitalisme chinois ne peuvent être comprises qu’en relation avec les dynamiques plus large du capitalisme comme système social mondial, même si celles-ci conduisent vers de nouveaux sommets destructeurs. (…) La méthode d’investigation communiste ne saurait être réduite à une critique purement économique ou même à une forme d’enquête ouvrière radicale, mais doit au contraire proposer une compréhension élargie du capitalisme en tant que système social en expansion qui a transformé jusqu’aux coordonnées anthropologiques de la vie humaine et dévasté le substrat de la biosphère, menaçant dorénavant le système climatique de toute la planète. Dans le même temps et puisque nous insistons autant sur la tendance inhérente du système à l’effondrement permanent et à la restructuration – créant un possible dépassement via l’intensification des conflits de classe -, l’expérience subjective et les luttes qui émergent sont d’une importance cruciale.Après tout, le conflit de classes n’est pas une catégorie théorique creuse, muette, dans son abstraction. C’est au contraire une guerre sociale en cours, une cacophonie de voix dissonantes.


Le texte s’attarde, dans le même temps, sur la nature de l’État capitaliste et l’influence de la philosophie chinoise contemporaine sur l’exercice effectif de la gouvernance, Comme ailleurs, les résultats de cette enquête pointent, au-delà du cas chinois, l’évolution des techniques de domination de classe dans un monde toujours plus en proie à la stagnation et à la crise.


La vérité, cependant, est que l’agressivité même de la répression trahit une impuissance profonde de l’État chinois. Cette situation inédite (celle de la pandémie) nous offre un aperçu de la nature de cet État, et montre comment il développe des techniques nouvelles de contrôle social et de réponses aux crises, qui peuvent être employées même là ou l’appareil d’État le plus rudimentaire est rare ou inexistant. Une telle séquence offre, de plus, l’illustration plus significative encore (bien que plus spéculative) de la réaction possible de la classe dirigeante d’un pays donné face à une crise généralisée ou à une insurrection qui provoqueraient des pannes similaires au cœur des États les plus solides. (…) La mise en branle de la répression offre donc une étrange leçon pour celles et ceux qui ont en tête la révolution mondiale, puisqu’il s’agit essentiellement d’une répétition générale de la réaction de l’État.


L'État agit ici comme une sorte de stade suprême de l'idéologie. Il est la ligne de crête au-delà de laquelle nous n'avons d'autre choix que celui de voir en face la bête que nous appelons capitalisme. A ce stade, la règle est de parler de la contagion sans parler de ses origines, de parler de la société sans parler du social
(...) C'est le mythe de l'État sur lui-même, l'ultime réification qui masque le fait qu'il ne peut-être compris hors de sa fonction au sein du capitalisme - et que les États sont historiquement inséparables des questions de classe et de production. Les impératifs capitalistes sont les fondements de l'État, et les conflits naissent du fait que les processus de constitution et de décomposition des États coexistent au sein d'une économie mondiale unique.


Nous pouvons donc voir que le marché et l'État ne sont ni séparés ni opposés dans la société capitaliste. (...) Au cours des décennies de transition au capitalisme, l'État chinois n'a donc pas été remplacé par les mécanismes du marché, mais a plutôt été restructuré pour les soutenir. Les caractéristiques spécifiques contemporaines sont d'ailleurs une illustration particulièrement criante de cette théorie générale de l'État, car, en Chine, tout bureaucrate est en même temps un capitaliste, comme le sont presque tous les membres du Parti qui se sont élevés de ses échelons les plus bas. (…)

En d’autres termes, l’État chinois se présente comme l’administration directe de la société par la classe capitaliste organisée. Il a pour tâche la reproduction générale de la société et agit comme un mécanisme de la résolution des conflits internes entre capitalistes. Cela est vrai de tous les États, bien sûr, mais, ailleurs, l’illusion de la séparation demeure, prise en charge par une fraction bien particulière de la population, chargée du sale boulot qui consiste à jouer les représentants politiques, même lorsqu’elle sert directement les intérêts de ses mécènes capitalistes. En Chine, il n’y a pas de telle séparation. L’appareil d’État, supervisé par la classe capitaliste via la nomination directe aux différents postes de gouvernement et la surveillance indirectes des postes au sen du parti, se consacre à maintenir les conditions nécessaires à l’accumulation capitaliste.(…) et la prévention de tout risque d’instabilité sociale grâce aux armes de la police et des services sociaux.


L’urbanisation de la Chine a vu le démembrement de ce qui restait d’espaces véritablement habités et définis par des rapports sociaux d’intimité. Ils ont été détruits et remplacés par l’espace froid des interactions économiques aliénés, administrées par un État aseptisé et dénué de tout rôle de satisfaction des besoins humains, si ce n’est de manière accessoire, comme le ferait un algorithme au service d’un seul maître, le capital et ses impératifs inhumains. Ceci n’est en aucun cas un processus spécifique à la Chine : il définit l’urbanisation capitaliste partout dans le monde.


Nous espérons, avec ce bref exposé de leurs thèses, avoir démontré tout l’intérêt qu’il y a à s’intéresser aux activités de Chuang, collectif internationaliste qui ne semble pas vouloir s’arrêter en si bon chemin puisque est annoncé la parution d’un nouvel ouvrage « La transition de la Chine vers le capitalisme » (Éditions Entremonde) , présentant le cheminement historique de cette transition.