CARNET DE CITATIONS : Société N°43
Le
développement économique, avec ses lois en apparence autonomes, sa
finalité abstraite, ses contradictions incomprises, ses effets
imprévisibles, était vécu par les hommes, depuis qu'il constitue
un monde spécifique, comme un destin étranger, leur distribuant
alternativement prospérité et misère, et le plus souvent celle-ci.
Encore ce destin tenait-il sa substance de leur propre vie, de leur
travail, de leur espoir et de leur souffrance, même si, de façon
incompréhensible, il retournait contre eux leur propre effort, pour
les écraser et les asservir. Avec la technique, le caractère
autonome du développement a cessé d'être une apparence, c'est un
mouvement qui n'a aucun rapport avec la vie, qui ne lui demande rien
et qui ne lui apporte rien, rien qui lui ressemble en tout cas, qui
soit conforme à son essence et à ses vœux. ( Michel Henry)
La
domination produit les hommes dont elle a besoin, c’est-à-dire qui
aient besoin d’elle ; et toutes les prétendues commodités de la
vie moderne, qui en font la gêne perpétuelle, s’expliquent assez
par cette formule que l’économie flatte la faiblesse de l’homme
pour faire de l’homme faible son consommateur, son obligé ; son
marché captif qui ne peut plus se passer d’elle : une fois les
ressorts de sa nature humaine détendus ou faussés, il est incapable
de désirer autre chose que les appareils qui représentent et sont à
la place des facultés dont il a été privé. La fourniture lui en
devient un droit imprescriptible et inaliénable : elles sont toutes
ensemble la qualité de son être, dont la privation l’anéantirait
sans aucun doute. Il n’y a aucune faculté qui puisse se conserver
si elle ne s’exerce et toutes se tiennent et sont tellement
subordonnées qu’on ne peut en limiter aucune sans que les autres
ne s’en ressentent : l’homme affaibli ne peut pas imaginer
autrement son existence pour la raison que ce sont désormais les
images qu’on lui projette en livret d’accompagnement qui lui
tiennent lieu d’imagination de la vie possible. (Baudouin de
Bodinat)
Pour
le dire autrement, tant que nous n’admettrons pas que le monde
moderne nous dépasse largement, qu’il est massivement hors de
notre contrôle, que plus rien, ou presque, n’est à la mesure de
l’être humain, que la liberté dont on nous rebat les oreilles est
une chimère, qu’à moins d’un démantèlement de l’organisation
sociale planétaire dominante, d’un retour à des sociétés à
échelle humaine – condition, mais pas garantie, de l’existence
de réelles démocraties –, aucun des problèmes auxquels nous
sommes aujourd’hui confrontés ne saura être résolu, et nous
parlerons essentiellement pour ne rien dire. (Nicolas Casaux)
La
presse officielle est une arme de distraction massive : elle ne doit
jamais parler des vrais problèmes des gens ni de ceux de notre
époque, mais doit savoir raconter certaines histoires, comme on le
fait avec les enfants pour les endormir. Par conséquent, d’un côté
elle censure, cache et manipule la réalité, de l’autre elle est
obligé d’en créer une autre et de parler de cette autre réalité
pour distraire et hypnotiser les gens. Si quelqu'un, dans un siècle
ou deux, lisait les journaux d'aujourd'hui, connaissant la véritable
histoire de ce qui se passe et les risques et désastres actuels qui
se préparent, il faudrait qu'il conclue que la presse du début du
XXIe siècle a été complètement schizophrène, aveugle, séparé
de la réalité. En réalité, elle n’est ni aveugle ni
schizophrène. Elle est juste payée pour faire ça. (Gianfranco
Sanguinetti)
C'est
quand la luxuriance de la vie s'appauvrit que montrent le bout du
nez, enhardis, les faiseurs de plans, et les techniciens à épures ;
après quoi vient le moment où il ne reste plus qu'à appauvrir la
vie davantage encore, pour en désencombrer la planification. (Julien
Gracq)
C’est
comme si, en l’espace de dix ans, nous étions revenus à l’âge
de pierre. Des types humains que l’on croyait disparus depuis des
siècles - Le derviche tourneur, le chef de brigands, le grand
inquisiteur, sont soudain réapparus, non pas derrière les murs d’un
asile de fous mais à la tête des États. (George Orwell)
La
révolution n’est donc pas seulement rendue nécessaire parce
qu’elle est le seul moyen de renverser la classe dominante, elle
l’est également parce que seule une révolution permettra à la
classe qui renverse l’autre de balayer toute la pourriture du vieux
système qui lui colle après et de devenir apte à fonder la société
sur des bases nouvelles. (Marx)