lundi 1 septembre 2014

L'expérience du gouffre

Paru en Angleterre en 1988 sous le titre "Running Wild", traduit une première fois en français sous le titre "Le massacre de Pangbourne" et réédité en France en 2013 sous le titre "Sauvagerie" aux Éditions Tristram , cette longue nouvelle de J. G. Ballard se révèle être toujours d'une remarquable actualité. Cette actualité "aggravée" interpelle puisque, en terme de société, rien ne semble s'être "arrangé" : laissant vertigineusement ouverte l'hypothèse de Ballard.
Que ce soit en termes de rapports de classes, d'ouverture aux autres, d'éducation, de "dialogue intergénérationnel", tout s'est au contraire prodigieusement alourdi.
L'occultation des "problèmes" est devenue la règle la plus commune d'une société qui n'ose même plus se regarder en face; même lorsqu'il s'agit de ses propres enfants.
Préférant croire probablement que, "Ce dont l'on ne parle pas, n'existe pas." Et restera donc sans conséquence.
Ballard envisage donc ici l'une de ces conséquences possibles : assez sinistre sans doute, mais si étrangement probable quand l'on y réfléchi.
"Par où commencer ? On a déjà tant écrit sur ce que la presse populaire du monde entier appelle le "massacre de Pangbourne" qu'il me paraît difficile de garder l'esprit clair en face de cet événement tragique. Depuis deux mois la télévision nous a littéralement bombardés d'émissions commentant l'assassinat des trente-deux occupants de cette résidence de luxe situé à l'ouest de Londres, et l'on a tellement spéculé sur l'enlèvement de leurs treize enfants qu'il ne semble guère possible d'échafauder une seule hypothèse nouvelle. "

vendredi 22 août 2014

CARNET DE CITATIONS Société 7



« Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c'est une chose pénible, c'est à quoi s'emploient fort bien les tuteurs qui, très aimablement, ont pris sur eux d'exercer une haute direction sur l'humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail, et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n'aient pas la permission d'oser faire le moindre pas hors du parc où ils les ont enfermées, ils leur montrent le danger qui les menace, si elles essaient de s'aventurer seules au dehors. » (Kant)

« Et dans les banlieues de Paris comme dans les bidonvilles de Buenos Aires,
dans les ghettos de La Nouvelle-Orléans comme dans les faubourgs de Bagdad,
dans les rues de Séoul comme dans les quartiers d’Athènes, le "peuple" prétendu "souverain", a compris que la "démocratie", concrètement, c'est la police, dotée d’un arsenal ultramoderne, au service du pouvoir absolu d’une caste vulgaire, arrogante et mesquine, mais propriétaire exclusive, par héritage ou par rapine, des plus immenses richesses, des plus colossales fortunes jamais accumulées : la bourgeoisie internationale. » (Wolff)

« Le seul signe auquel on reconnaissait l'utilité des produits, était qu'il se trouvât des acheteurs -- raisonnables ou stupides, peu importait. » (Morris)

« La nature humaine ! Quelle nature humaine ? La nature humaine des indigents, des esclaves, des maîtres d'esclaves, ou la nature humaine d'hommes libres, prospères ? Laquelle ? Voyons, dites ! » (Morris)

« Ce qui est soumis au jugement du public acquiert de la Publicité. » (Habermas)

à propos de Gustav Landauer :
« Ce qui est déterminant enfin dans ses analyses critiques, et qui se vérifie de plus en plus, c'est que l’État n'est pas seulement une machinerie politique, mais une réalité psychologique et morale ; un mode de relation entre les hommes, caractérisé par la démission, la peur de la liberté, le manque de confiance en soi, et, complémentairement, par la volonté de puissance, l'arrivisme et le mépris. D'où la formulation essentielle de son "socialisme utopique" : lutter contre l’État, c'est d'abord mener une autre vie, construire une autre culture et inventer d'autres relations. » (Furth)

« Dans la plupart des troupeaux il y avait une sorte de chef yahoo qui était toujours le plus mal bâti et le plus malfaisant de tous. Le meneur avait généralement un favori aussi semblable à lui-même qu'il pouvait le découvrir, dont la fonction était de lécher les pieds et le postérieur de son maître, et de conduire les femelles yahoos à son chenil.(...) Il conserve d'habitude ses fonctions jusqu'à ce qu'on trouve à le remplacer par un plus méchant que lui. » (Orwell/Swift)

« (Qu'est-ce que la liberté?)
Ce qui d'ordinaire demeure intact dans les époques de pétrification et de fatale prédestination est la faculté de liberté elle-même, la pure capacité de commencer qui anime et inspire toutes les activités humaines et qui est la source cachée de la production de toutes les grandes et belles choses. » (Arendt)

« Si la presse avait eu pour dessein de permettre au lecteur d'incorporer à sa propre expérience les informations qu'elle lui fournit, elle serait loin de compte. Mais c'est tout le contraire qu'elle veut, et qu'elle obtient. Son propos est de présenter les événements de telle sorte qu'ils ne puissent pénétrer dans le domaine où ils concerneraient l'expérience du lecteur. » (Benjamin)

lundi 18 août 2014

Carnet de citations - Histoire/ Historiosophie 9



 « On prenait un aventurier hardi, sans principes, ignorant (il n'était pas difficile à trouver à l'époque de la concurrence), et on l'invitait à "créer un marché" en brisant tout ce qu'il pouvait y avoir de traditions sociales dans le pays condamné, en y détruisant à loisir tout ce qui lui plairait. Il forçait les indigènes à recevoir des produits dont ils n'avaient pas besoin et s'emparait de leurs produits naturels en "échange" --c'était le nom de cette sorte de vol,-- et, par là il "créait de nouveaux besoins", et pour y suffire (c'est-à-dire pour que leurs nouveaux maîtres leur permissent de vivre), les malheureux, impuissants, étaient obligés de se vendre et se soumettre à l'esclavage de l'écrasant travail sans espoir, afin d'avoir de quoi acheter les inutilités de la "civilisation". » (Morris)

« L'appétit du marché mondial croissait en raison du travail dont il se nourrissait : les pays compris dans le cercle de la "civilisation" (c'est à dire de la misère organisée) regorgeaient des rebuts du marché, et la force et la ruse étaient employées sans frein à "l'ouverture" des pays hors de ces limites. Ce procédé d'"ouverture" est étrange pour quiconque a lu les professions de foi des hommes de cette époque, mais n'a pas pénétré leur manière d'agir (...) : la pratique d'une affectation hypocrite pour éviter la responsabilité d'une férocité réelle. » (Morris)

« La Presse cependant fut tout de suite et systématiquement mise au service des intérêts du pouvoir. En mars 1769 encore, un décret sur la Presse, pris par le gouvernement de Vienne, renseigne sur le style de cette pratique : "Afin que les journalistes puissent savoir quelle sorte de décrets, de dispositions concernant le pays et autres événements, il convient de livrer au public, ces nouvelles feront chaque semaine l'objet d'un résumé de la part des autorités et seront ainsi transmises aux rédacteurs des journaux." » (Habermas)

« Landauer décrit admirablement ce qu'il appelle un "grandiose raccourci", ce "laps de temps incroyablement court" où s'accomplit, comme dans un rêve, la totalité du possible révolutionnaire, avant que ne revienne le "jour gris" du long découragement, qui pourtant n'effacera pas la mémoire de cette irruption de l'esprit, jusqu'au retour de la lumière, lorsqu'une fois encore, comme il l'écrit dans l'Appel au socialisme (1911), "l'incroyable, le miracle se déplace vers le royaume du possible". » (Collectif)

 Hongrie 1956
« Lorsque la AVH (police politique ayant en charge la surveillance du bâtiment de la radio) tenta de disperser la foule en tirant quelques coups de feu, la révolution éclata. La marée humaine attaqua la police et se procura ainsi ses premières armes. La nouvelle s'en répandit auprès des ouvriers, dans les usines, qui abandonnèrent le travail et rejoignirent la foule. Les unités de police envoyées soutenir les policiers armés se rallièrent à la foule et partagèrent avec elle leurs propres armes. Ce qui avait commencé comme une manifestation d'étudiants s'était transformé en moins de 24 heures en insurrection armée. » (Arendt)

« Dans une brève esquisse d'organisation nationale que la Commune n'eut pas le temps de développer, il est dit expressément que la Commune devait être la forme politique même des plus petits hameaux de campagne et que dans les régions rurales l'armée permanente devait être remplacée par une milice populaire à temps de service extrêmement court. Les communes rurales de chaque département devaient administrer leurs affaires communes par une assemblée de délégués au chef-lieu du département, et ces assemblées de département devaient à leur tour envoyer des députés à la délégation nationale à Paris; les délégués devaient être à tout moment révocables et liés par le mandat impératif de leurs électeurs.
L'unité de la nation ne devait pas être brisée, mais au contraire organisée par la Constitution communale; elle devait devenir une réalité par la destruction du pouvoir d’État qui prétendait être l'incarnation de cette unité, mais se voulait indépendant de la nation même, et supérieur à elle, alors qu'il n'en était qu'une excroissance parasitaire. » (Marx)

jeudi 31 juillet 2014

Carnet de citations - Histoire/ Historiosophie 8




« Apporter les bienfaits de la civilisation à notre frère assis dans les ténèbres a été une bonne affaire et nous a beaucoup rapporté, dans l'ensemble. » (Twain)

« Feuilletez quelques livres sur la Révolution russe. Jusqu'à présent, presque tous ont été faits par des gens plus ou moins intéressés, que ce soit au point de vue doctrinal, politique ou même personnel. Selon que l'écrivain est un "blanc", un "démocrate", un "socialiste", un "stalinien" ou un "trotskyste", tout change d'aspect. La réalité elle-même est façonnée au gré du narrateur. Plus vous cherchez à la fixer, moins vous y arrivez. Car les auteurs ont, chaque fois, passé sous silence des faits de la plus haute importance si ceux-ci ne s'accordaient pas avec leurs idées, ne les intéressaient pas ou ne leur convenaient pas. » (Voline)

« Les barrières dressées entre l'avenir et le passé s'effondrent ainsi d'elles mêmes,
de l'avenir non devenu devient visible dans le passé, tandis que du passé vengé et recueilli comme un héritage, du passé médiatisé et mené à bien devient visible dans l'avenir. » (Bloch)

« A l’œuvre ! Mettez-vous en besogne ! Soulevez villages et villes. Frappez tant que le fer est chaud. » (Münzer)

« Mercredi 18 juillet [1935]
Bien cher Guéhenno,
La chance n'a pas voulu que ces derniers temps nous puissions nous parler d'homme à homme. Il me faut donc vous écrire et ce n'est pas facile: je ne sais où vous trouver; je ne saurai pas comment vos yeux et vos mains accueilleront mes paroles; me voici seul: de ce côté de ces pages, de la souffrance pour moi. De l'autre côté, de la souffrance pour vous. (...)
Il y a deux ans je suis allé à Moscou ; sans doute n'avais-je guère à me déplacer beaucoup, pour me trouver là-bas, car depuis longtemps je ne voyais pas d'autre lieu possible pour la conscience des hommes. J'y suis allé; j'ai mis bien longtemps à en revenir. Cher Guéhenno, j'ai pu me mentir; j'ai voulu me persuader que j'avais mal vu, mal entendu; pour me permettre d'espérer encore, je me suis, en bon intellectuel, inventé des prétextes : "Ce que tu as aperçu ce fut un cauchemar, ce fut un monde dans lequel tout sens de la dignité humaine est mort, traqué." (Robin)

« S'ils le pouvaient, ces gens-là débarrasseraient les rues des marchands ambulants, des joueurs d'orgue de Barbarie, des défilés et conférenciers de tous acabits, pour les transformer en couloirs de prison respectables, où le peuple passerait péniblement pour aller au travail et en revenir. » (Morris)

« Des méthodes vivantes se sont figés en formules, des recherches scientifiques en schémas creux. » (Reich)

« Pendant ce temps et sous cette culture apparente, s'active le grand système commercial, pierre angulaire de cette société, que les gens cultivés croient être à leur service mais qui en réalité les domine et détruit les rapports sociaux. Car ce système est par essence une guerre, et seule sa mort le changera; cette guerre, homme contre homme, classe contre classe, dont la devise est : "Ce que je gagne, tu le perds", durera jusqu'au grand bouleversement dont le but final est la paix. » (Morris)

« Orwell se rendit dans les tranchées du front d'Aragon à Alcubierre. Il appartenait à la "Rovira", ou 29ème Division, et toutes les divisions avoisinantes étaient composées exclusivement de milices anarchistes. "J'étais tombé plus ou moins par chance dans la seule communauté de quelque importance en Europe occidentale où la conscience politique et le refus du capitalisme étaient plus naturels que leur contraire." (Crick)

CARNET DE CITATIONS Société 6




S'ils le pouvaient, ces gens-là débarrasseraient les rues des marchands ambulants, des joueurs d'orgue de Barbarie, des défilés et conférenciers de tous acabits, pour les transformer en couloirs de prison respectables, où le peuple passerait péniblement pour aller au travail et en revenir. (Morris)

« La plus grande infamie ici-bas est que personne ne veuille prendre sur soi la famine des nécessiteux, les grands de ce monde font ce qui leur plaît (...) Voyez donc, le comble de l'usure, du vol et du brigandage, voila nos seigneurs et nos princes. Ils s'approprient toute créature (...) Il faut que tout leur appartienne. Ensuite ils notifient aux pauvres le commandement de Dieu disant : Dieu l'a prescrit, tu ne dois point voler ! Mais , pour leur compte, ils ne se croient pas tenus d'obéir à ce précepte (...) Ils se refusent à supprimer ce qui provoque la révolte ; comment les choses, à la longue, iraient-elles mieux ? Mais, si je parle de la sorte, on me traite de séditieux, allons donc ! » (Münzer)

« -Nous voici enfin dans le monde, dit Critile au naïf Andrénio comme ils sautaient à terre. Je regrette que tu y entres avec autant de conscience car il va fort te déplaire. » (Gracian)

« Que fais-tu ? Sais-tu bien à qui tu as affaire ? Ne vois-tu pas que tu te déclares contre la Fausseté, c'est-à-dire contre tout le monde, et qu'on va te prendre pour un fou à défendre l'autre, la Vérité ? Les enfants et les fous ont déjà voulu venger cette dernière en la faisant sortir de leur bouche mais trop faibles contre tant d'adversaires si puissants, ils n'ont rien pu faire : la Vérité, toute belle qu'elle soit, est depuis restée abandonnée. Et lentement, on l'a poussée et repoussée au loin, si bien qu'aujourd'hui, elle n'ose paraître et nul ne sait où elle a pu trouver refuge. » (Gracian)

« Patrick Cheval (1947-1991) 90, quai de la Loire
Au 90, quai de la Loire est une vieille maison, décrépite par périodes. C'est là que vécut quelques saisons Patrick Cheval, poète anonyme, buveur très illustre, valeureux pêcheur et impeccable aventurier de la "bonne vieille cause", dans un studio sous les toits au fond de la cour. Parmi quelques productions de qualité, (...), un slogan bien senti qui court les mondes rebelles depuis, "Tant qu'il y aura de l'argent, il n'y en aura jamais assez pour tout le monde." (Auzias)

« Toutefois, si l'art de mentir a toujours été assidûment cultivé à travers le monde et en particulier par la fraction de ceux qui vivent du travail des autres, c'est un art que peu de gens ont su mener à la perfection. » (Morris)

« La cohésion sociale se crée à chaque instant, elle se renforce ou s'affaiblit en fonction des innombrables décisions de chaque membre de faire ou non confiance à un autre membre en prenant le risque qu'un don ne soit pas rendu. » (Godbout)

« Si cela était possible, il suffirait de mesurer l'importance des dons dans une société pour en connaître le degré de liberté, et cela autant au niveau micro-social qu'au niveau macro-social. Chaque don est un geste qui élargit l'espace de liberté des membres d'une société. » (Godbout)

« Voyons maintenant ce que pourrait être dans l'avenir l'enseignement, aujourd'hui totalement soumis au commerce et à la politique. Personne n'est éduqué pour devenir un homme, mais certains le sont pour détenir la propriété et d'autres pour la servir. » (Morris)

« La langue des Gitans apparaît donc comme une "langue mère" -- équivalent de ce que furent le latin et le grec aux origines du français -- avec cette particularité, liée aux classes dangereuses, qu'elle était longtemps restée, elle-même, étrangère et impénétrable aux premiers linguistes. » (Becker-Ho)