mercredi 22 juin 2022

Carnets de citation : De l'agir 7

 

 

« Ce qui nous manque, c'est la faculté créatrice pour imaginer ce que nous connaissons; ce qui nous manque, c'est l'impulsion généreuse à accomplir ce que nous imaginons; ce qui nous manque c'est la poésie de la vie ... » (Shelley)


« Celui qui se livre complètement au présent est condamné à réagir sans cesse à des faits accomplis. (...) Celui qui ne trouve pas la force de rêver ne trouvera point la force de lutter. » (Oskar Negt)


« Il n’y a de libération que pour ceux qui se mettent intérieurement et extérieurement en état de sortir du capitalisme, qui cessent de jouer un rôle et commencent à être des humains. » (Gustav Landauer )


« Le moment de prendre l'initiative ne vient jamais pour ceux qui attendent que les "conditions objectives" marquent leur heure dans l'histoire. » (Jaime Semprun)


« J'ai toujours ressenti le "refus de parvenir". Ainsi, je n'ai jamais occupé de poste dans le mouvement ouvrier. J'ai assumé des tâches, exercé des responsabilités, certes, mais pas pour de l'argent et sans jamais avoir un statut particulier. J'ai toujours été dans des situations où j'étais éligible et révocable. Jamais je n'aurais voulu avoir une position de permanent. Cela ne me séduit absolument pas; je garde ainsi ma liberté et je peux vraiment exprimer ce que je pense. Je ne veux pas me vanter, mais je sais que dès que tu reçois de l'argent, tu n'es plus ton propre maître car tu dois t'identifier aux gens qui te paient. Du coup, tu perds ton indépendance. Pour moi, cela a été important de ne jamais occuper un poste; si on me l'avait proposé, je l'aurais refusé. » (Paul Mattick)


« Notre guerre à nous serait une guerre de décrochage. Il nous faudrait contenir l’ennemi par la silencieuse menace d'un désert vaste et inconnu et ne nous découvrir qu'au moment de l'attaque. »

(T. E. Lawrence)


«  J'avais besoin d'imaginer des mondes radicalement différents car même les récits qui me traversaient parvenaient à brider cette exploration. Je résistais en imaginant ne pas résister. Je résistais en voulant échapper aux récits de résistance qui s'ajustaient toujours aux systèmes d'oppression. »

(Elena Aguilar Gil)


« Je suis toujours restée aussi loin que possible du système. Je n’ai jamais eu de métier réel, j’ai fait des petits travaux. C’est bien sûr un choix personnel qui suppose quelques acrobaties et qu’on ne peut réclamer de personne d’autre. De toute façon, je ne sais pas comment j’aurais pu vivre autrement, même si c’est au prix d’une certaine précarité. Car le fait est qu’on ne vous paye jamais pour être libre. Ainsi me parait-il difficile d’avoir un rapport critique à ce monde, tout en étant rétribué pour y exercer un certain pouvoir. C’est aujourd’hui malheureusement autant le cas des intellectuels majoritairement universitaires que celui des artistes cherchant de plus en plus à être subventionnés. Du coup, il ne faut pas s’étonner que les intellectuels, à quelques exceptions près, aient de moins en moins de scrupules à se faire les justificateurs de ce qui est, quand les artistes se laissent réduire au rôle d’animateurs culturels. Il n’y a pas d’un côté la vie et de l’autre la pensée ou l’art. Telle est pour moi l’inconséquence majeure à l’origine de l’actuel triomphe de l’insignifiance. » (Annie Le Brun)


« L'urgence n'est pas de défendre "les libertés", mais de réinventer la liberté. Le déclin programmé des libertés partielles n'est que l'autre face du triomphe d'une conception avilie de la liberté humaine, à peu près réduite à celle que demande le système marchand et technicien. » (Groupe Marcuse)


« L'idée moderne de liberté s'est constituée contre le repoussoir des mondes fermés d'antan, de la vie de village ou dans les petits quartiers, avec leurs commérages et leur contrôle social de proximité. L'indépendance économique et le contact direct avec la nature ont été sacrifiés à ce désir d'anonymat. Or, en ce début de XXIe siècle, l'anonymat - qui a gagné bien des campagnes - n'a plus rien de protecteur. La liberté ne se conquiert pas en fuyant notre humanité mais en l'élaborant autrement. » (Groupe Marcuse)


« C'est parce que les virtualités du système actuel prennent corps sans rencontrer d'opposition qu'on semble devoir aboutir à une société totalitaire complètement intégrée. Pour mettre obstacle à ce mouvement, il faudrait que les classes opprimées "se libèrent à la fois d'elles-mêmes et de leurs maîtres."

(Paul Mattick)

jeudi 26 mai 2022

Éloge de la désertion

 

 

"En attendant, reste la désertion. Longtemps, je me suis demandé si le régime de servitude aujourd'hui en passe d'induire tout lien social était vécu consciemment ou non. Difficile de décider. Mais l'important est plutôt de savoir qui s'y soumet ou non. Innombrables sont les chemins de traverse pour y échapper, quand on veut bien prendre le risque de ne pas se tenir du côté des vainqueurs. Mieux, de s'en tenir au plus loin." 

                                                                            (Annie Le Brun)

 

Un constat : Nous vivons dans un monde que, pour bien des raisons, nous ne pouvons reconnaître comme le nôtre. 

Nous y sommes, d’une certaine manière, comme des étrangers. 

Nous y sommes nés, y habitons, en affrontons tous les jours les réalités pratiques et pourtant nous ne pouvons réellement y prendre place.

Nous ne le pouvons pas parce que la forme de société qui y règne, celle qu’y impose l’idéologie capitaliste, avec son injustice institutionnalisée, ses hiérarchies obscènes, ses inégalités et ses séparations entretenues, ses guerres permanentes et ses visions à court terme déterminées par les logiques du profit financier, nous est parfaitement contraire, ennemi.

Mais quel est ce Nous : ni plus ni moins que la très grande majorité des Terriens, de ceux qui peuplent cette planète. Nous sommes ceux dont l’on n’écoute pas la parole ; ou alors juste pour faire mine mais, en finalité, il n’en sera tenu aucun compte.

Comment est-ce possible, comment une aussi affligeante situation peut-elle ainsi se perpétuer, siècle après siècle et dans tous les pays, en s’aggravant même.

Non pas seulement par la tromperie des dominants mais aussi par les tromperies que nous nous imposons à nous-mêmes. Comment nous nous trompons sur ce qu’il faudrait faire, sur la manière dont nous pourrions sortir de cette misère. Par exemple, comment dans ce jeu de dupes où en croyant nous « élever », nous sommes amenés à nous renier en notre humanité et à mépriser nos semblables.

Depuis toujours la domination règne par la division des dominés, en entretenant et en alimentant les multiples séparations artificielles qui les maintiennent dans l’impuissance.

Déserter ce monde, leur monde, ce n’est pas renoncer à agir : c’est au contraire commencer à prendre place dans le monde Commun auquel nous aspirons, en ouvrir les perspectives.

À la place de la division, reconnaissons la diversité des êtres et des cultures. À la place de la séparation - entretenue par le numérique, devenue arme de destruction massive du dialogue - réinstaurons partout ce dialogue et la rencontre de l’autre, du différent.

Comme nous ne pouvons actuellement affronter directement ceux qui tiennent les manettes de ce monde stupide, où prédominent l’égoïsme et la mesquinerie, puisqu’ils détiennent la force des armes et la puissance économique, alors abandonnons les massivement.

Désertons leur monde. Ne leur apportons plus nos forces et nos talents. Laissons-les seuls avec leur médiocrité et leur « élitisme » illusoire.

Prendre la marge, ce n’est pas plonger dans l’isolement et la solitude. C’est au contraire faire ce pas de coté qui nous permettra de rejoindre tous ceux qui ne veulent plus de de ce monde là. Tous ceux qui ne veulent plus vivre comme des zombies « connectés » et obéissants à la machinerie capitaliste.

Cessons d’avoir peur. Nous verrons alors qu’un autre monde, plein de couleurs nouvelles, est bien possible, loin des mots creux des politiciens.

 

                                                                                                                                      Steka

Carnet de citations - Société N°34

 

Dans nos territoires existentiels rabougris, ramassés le plus souvent sur les cercles les plus restreints de la famille, du couple, ou du moi dans sa solitude, c’est le monde qui nous est apparu (ou qui a disparu) sous une nouvelle lumière, via les écrans qui nous en coupent et nous y connectent, et mettent en évidence les multiples césures qui le traversent, le brisent, le fragmentent à tous les niveaux, molaires comme moléculaires. Si notre monde globalisé est celui du déchaînement des flux matériels et sémiotiques, c’est aussi celui de la multiplication et de l’intensification des expériences de séparations.

 (Chimères)


Cela remonte à une vingtaine d’années et la captation mentale a fait depuis beaucoup de progrès avec la mise à la disposition de tous d’un appareil portable, qui cumule les capacités de communication en donnant accès à la fois à Internet, aux chaînes de télévision, aux réseaux sociaux et au réseau téléphonique. Chacun a désormais son smartphone et il suffit d’emprunter les transports publics pour constater que leur utilisation ne cesse guère d’occuper une bonne partie des voyageurs. Bien des parents se plaignent que leurs enfants n’ont plus d’échange avec leurs camarades qu’avec cet appareil. Cette addiction est évidemment inquiétante car elle touche une bonne partie de la population, mais son pire effet tient sans doute à ce que le smartphone donne réponse à tout grâce à sa liaison avec Internet et que l’utilisateur finit par s’en attribuer le mérite, donc la pensée. Le smartphone finit alors par devenir un organe, qui annonce des connexions toujours plus intimes qu’on commence déjà à greffer sur le corps : elles rendront l’individu de plus en plus dépendant, manipulé, soumis. Tout cela est le résumé sommaire d’une situation qui installe un contrôle généralisé grâce à des appareils séduisants et non par la contrainte, tout en développant une police dotée de forts moyens de répression.

(Bernard Noël)


En ce début de XXIe siècle, l'individu se trouve assiégé probablement comme jamais par l'État et les grandes entreprises, étouffé par le conformisme et dans la quasi-impossibilité pratique de vivre différemment de la majorité, quand bien même il aurait la force ou la chance d'en formuler le désir. Tout se passe comme si les fondements juridiques, idéologiques et anthropologiques de la modernité étaient littéralement écrasés par les évolutions économiques et technologiques qu'ils ont autorisées, et par une bureaucratisation de la vie sociale que nourrissent constamment les logiques marchande et technicienne.

 (Groupe Marcuse)


Maintenant ta vie dépendait de décisions prises par des ministres au teint gris, aux costumes raides, aux visages flasques comme des serpillières, dont les discours formaient une pâte gluante qui collait aux oreilles et tournait en boucle dans les médias. 

(Alain Parrau)


Je voudrais ici tenter de cerner les contours du régime de capitalisme qui se met en place sous le nom de "croissance verte" ou de "capitalisme vert", en faisant apparaître les ressorts et montrer en quoi il s'inscrit dans la droite ligne du capitalisme financiarisé apparu au tournant des années 1980. (...) Ce que l'on observe est dans l'ensemble une poursuite des logiques existantes, une extension du capitalisme industriel à de nouveaux domaines plutôt qu'un changement de modèle.

 (Hélène Tordjman)


Dans le champ de l'opinion, qui domine aujourd'hui à chaque instant le sens commun de l'ensemble de la population au moyen des médias, on observe cette même standardisation du pensable, menée à son paroxysme. Les opinions défilent les unes après les autres, avec plus ou moins de mise en scène conflictuelle selon les audiences, mais avec un présupposé de fond identique : le fait d'avoir une opinion nous dispense de faire un pas supplémentaire pour la mettre en question. Toutes les opinions se valent, pour cette simple raison : ce sont des opinions. Comme telles, elles sont standardisées, et perdent toute leur force d'interpellation et de questionnement. Elles sont exprimées l'une après l'autre, mais toute possibilité d'une réelle communication entre elles disparaît. 

(Marina Garcés)


Que les choses continuent à "aller ainsi", voilà la catastrophe. Ce n’est pas ce qui va advenir, mais l’état de choses donné à chaque instant. 

(Walter Benjamin)

samedi 1 janvier 2022

Carnet de citations - Société N°33


 

L'essentiel de la politique aujourd'hui s'exerce contre l'existence même du peuple et non plus en son nom car ce dont il s'agit, c'est d'en finir une bonne fois pour toutes avec le peuple pour gouverner des masses sans attaches, sans consistance ni liens sociaux, des flux d'atomes humains. (Curnier)


Partons d'un constat, le plus effrayant: la vie collective est un champ de ruines jonché de cadavres de ce que l'on appelait jadis des sujets. Et où prolifère aujourd'hui le réseau hypnotique des relations. Mais une communauté ne sera jamais un réseau. Trop de relations et pas assez de rapports. (Rafanell i Orra)


Le commun est transnational, et nous avons beaucoup plus à partager, du point de vue de l’énergie politique, avec des sans-papiers qu’avec nos propres dirigeants, qui nous sont devenus non seulement étrangers, mais très clairement ennemis et traîtres à ce qui pourrait être une cause commune.

C’est bien ce communautarisme de l’entre-soi néolibéral qui est à combattre. (C. Vollaire)


Le gouvernement de l’espace devenu systémique du capital apparaît aujourd’hui sous le mode de la présentation de l’avenir à partir de l’incertitude. Le propre de la gouvernementalité néolibérale est de trouver sa justification dans un futur régi par la peur : l’anticipation du désordre dans le système qui légitime l’emprise sécuritaire sur le présent. (...) La gestion des populations par l’État au service du capitalisme est devenue un monstrueux détournement de la sollicitude en rendant intelligible la souffrance en termes de désordre. Elle transforme la résistance, la défection ou la révolte en pathologie sociale ou individuelle. (Rafanell i Orra)


La loi capitalistique, pour légitimer son entreprise de tutélarisation de l'ensemble des machines abstraites, se donne des allures de destin. (...) Toutes les lois, quelles qu'elles soient, tombent, pourraient tomber, ou devraient tomber, sous sa coupe exclusive. (Guattari)


Si vous écrivez quoi que ce soit de véridique sur les taudis de Londres, vous risquez fort que cela soit repris une semaine plus tard par une radio nazie. Mais alors, qu’attend-on de vous ? Que vous affirmiez que les taudis n’existent pas ? (Orwell - Tribune, 9 juin 1944)


Que "les femmes" voient dans chaque homme un porc déguisé et que "les hommes" voient en chaque femme une allumeuse inconséquente, assure de beaux jours au maintien de l'ordre impérial. Que "les non-blancs" voit en chaque "blanc" un raciste atavique et que chaque "Français" redoute son "remplacement" par ceux qui furent colonisés, voilà qui garantit contre tout risque d'insurrection populaire. ( Moses Dobruska)


Maintenir l'unité du monde ne se fait plus qu'au prix de l'enserrer dans une gigantesque broyeuse technologique et spirituelle. Et plus ce monde se donne pour déjà ravagé, plus il désarme toute volonté de mettre fin au ravage. ( Moses Dobruska)


La liberté d'expression porte sur la possibilité d'exprimer sans contrainte ni ostracisme un argument. (...) Il n'est pas possible de conserver à la fois la prétention démocratique et la nécessité de la censure. (...) La question rebondit magistralement lorsqu'on questionne l'émergence d'une nouvelle forme de censure qui n'est pas sans rappeler la manière dont les religions procèdent dès que l'on en laisse la possibilité. (Michel Weber)


Il faut montrer que la réponse à la crise globale systémique est bien d’ores et déjà politique et que, si aucune force ne vient entraver l’inexorable progression du capitalisme du désastre, il ne nous restera bientôt plus qu’à émettre des regrets carcéraux ou post-mortem. (M. Weber)


L’ordre dominant ne se satisfait plus d’un langage essentiellement vide et passe-partout (la traditionnelle «langue de bois»). Son lexique,comme sa manipulation savante, rendent l’appréhension de repères aléatoire et la stabilisation du récepteur (de celui à qui le message est destiné) impossible. En effet, le lexique utilisé est extrêmement pauvre et truffé d’oxymores (que peut bien vouloir dire l’expression «guerre propre»?) et de tautologies (lapalissades), tandis que sa manipulation l’apparente à ce que les psychothérapeutes nomment «discours salade» ou «diarrhée verbale »: un flux continu de concepts, tantôt implicitement évidents, tantôt explicitement obscurs. (M. Weber)

samedi 11 décembre 2021

Carnet de citations - Humour 4

 

« Chaque forme de comique peut se retourner et dévoiler sa face sérieuse. Derrière les rires les plus tapageurs se dissimulent les larmes les plus âcres. Sous chaque plaisanterie s'entendent les gémissements d'un spectre. » (Soseki)


« Balaganov, je vois que vous êtes une poire. Ne vous fâchez pas. Je désire seulement vous montrer la place que vous occupez sous le soleil. » (Ilf et Petrov)


« Les écrivains exagèrent lorsqu'ils tuent les acteurs de leurs romans dans une catastrophe, un incendie ou un crime. Ils ne croient donc pas à la lente asphyxie des jours monotones. » (Lascano-Tegui)


« La pauvreté et le zèle sont les deux meules d’un moulin. Il est dangereux de faire le troisième dans cette sorte de sandwich. » (Bierce)


« Dans les livres français, il se familiarisa avec l'étonnante mécanique de l'amour. Il découvrit que les mystères étaient plus proches qu'il ne l'eut deviné. L'amour était un incessant et voluptueux combat, agrémenté de ruses et de trahisons; à en juger par une épigramme, il avait même ses invalides, lesquels passaient au service de Bacchus. Mais chez Barkov, l'amour était une sauvage empoignade, avec croche-pieds, cris et menaces, et les hommes qu'il harassait, pareils à des chevaux fourbus, tournaient en rond, plein de sueur et d'écume. » (Tynianov)


« LA PASSION CONSIDÉRÉE COMME COURSE DE CÔTE.


Barrabas, engagé, déclara forfait.
Le starter Pilate, tirant son chronomètre à eau ou clepsydre, (...) donna le départ.
Jésus démarra à toute allure.
En ce temps-là, l’usage était (…) de flageller au départ les sprinters cyclistes (…)
Le fouet est à la fois un stimulant et un massage hygiénique. Donc Jésus, très en forme, démarra, mais l’accident de pneu arriva tout de suite. Un semis d’épines cribla tout le pourtour de sa roue avant. (...)
Les deux larrons, qui s’entendaient comme en foire, prirent de l’avance. (...)
Mais il convient que nous relations préalablement les pelles. Et d’abord décrivons en quelques mots la machine.
Le cadre est d’invention relativement récente. C’est en 1890 que l’on vit les premières bicyclettes à cadre. Auparavant, le corps de la machine se composait de deux tubes brasés perpendiculairement l’un sur l’autre. C’est ce qu’on appelait la bicyclette à corps droit ou à croix. Donc Jésus, après l’accident de pneumatiques, monta la côte à pied, prenant sur son épaule son cadre ou si l’on veut sa croix.
Des gravures du temps reproduisent cette scène (…)
Ils représentèrent Jésus les deux mains écartés sur son guidon, et notons à ce propos que Jésus cyclait couché sur le dos, ce qui avait pour but de diminuer la résistance de l’air.
(...) Nous abrégerons le récit de la course elle-même, racontée tout au long dans des ouvrages spéciaux, et exposée par la sculpture et la peinture dans des monuments « ad hoc »
Dans la côte assez dure du Golgotha, il y a quatorze virages. C’est au troisième que Jésus ramassa la première pelle. Sa mère, aux tribunes s’alarma.
Le bon entraîneur Simon de Cyrène porta sa machine. Jésus, quoique ne portant rien, transpira, (…) une spectatrice lui essuya le visage.
La seconde pelle eut lieu au septième virage, sur du pavé gras. Jésus dérapa pour la troisième fois, sur un rail, au onzième,
Les demis-mondaines d’Israël agitaient leurs mouchoirs au huitième.
Le déplorable accident que l’on sait se place au douzième virage. Jésus était à ce moment deadheat avec les deux larrons. On sait aussi qu’il continua la course en aviateur… mais ceci sort de notre sujet.
(Jarry)

L'image est un dessin de Heinrich Kley

jeudi 11 novembre 2021

Carnet de citations - Société N°32

 

 


Il faut éviter avant tout de fixer de nouveau la "société" comme abstraction vis-à-vis de l'individu. » (Marx)


« Sur tous les sujets, en fait, l’expertise est en faillite. Et elle l’est parce que, privée de toute assise historico-critique, il ne lui reste pour expertiser que sa morale et sa subjectivité. Convoquée par le pouvoir et ses succursales de légitimation – les médias de préfecture –, la voilà donc qui défend, plus souvent qu’elle ne critique, une République supposément malmenée par l’ « islamo-gauchisme», le « séparatisme » ou la « non-mixité ». Et l’expertise se plie d’autant plus aisément à l’exercice que, en sus des subsides non négligeables qu’elle en tire, on n’exige d’elle que d’être médiocrement d’extrême centre, c’est-à-dire d’un néant conceptuel qui n’a d’extrême que sa bêtise et de centriste que le rôle pivot qu’elle joue dans la montée en puissance des thématiques de l’autoritarisme républicain en toutes matières. Sur le modèle de l’expertise économique, radicalement néo-libérale depuis des lustres – les noms viennent immédiatement en bouche en y laissant un sale goût –, l’expertise générale à prétention sociologique se révèle si incapable, elle, d’expliquer le moindre phénomène social éruptif qu’on n’en retient que sa fonction légitimante des pouvoirs et ses commentaires stéréotypés. Car, formé en série, l’esprit n’a pas plus d’esprit que de corps. Comme son discours, il est d’extrême centre, soit de nulle part, d’un lieu vide d’histoire que l’histoire en marche n’aura aucun mal à combler.
(...) En clair, si l’on peut dire, tout tient de la même compote dans ce monde approximatif où l’expertise demeure l’une des pièces maîtresses de l’organisation du spectacle. »
(F. Gomez)


« Si l'on reprend la formule des carences de l'"offre programmatique", force est de constater que dans le système de délégation permanente de pouvoir du capitalisme contemporain, le choix se trouve de plus en plus réduit à des nuances morales ou conceptuelles d'un même projet politique de nature néolibérale. L'insécurité, et la peur qui lui est indissociable, sont devenues le pivot du programme commun de toute politique. Le sentiment d'insécurité sociale engendré et aggravé par la crise - l'appauvrissement des classes exploitées, l'implosion des anciennes communautés de classe, l'intensification des conditions d'exploitation, la disparition des repères sociaux - est progressivement amalgamé à l'insécurité d'un état de guerre généralisée, au bénéfice d'un "État d'exception démocratique". Dans la réponse autoritaire à la crise de la représentation, la confiance dans les représentants auxquels on délègue le pouvoir est remplacée par la confiance dans les capacités répressives du pouvoir. » (Charles Reeve)


« Ainsi les formes classiques de la représentation sont-elles la mise en œuvre méthodique, sans cesse plus évidente aujourd'hui, de l'absence effective du représenté. » (Baschet)


« L’esprit de l’entreprise, sans autre médiation, prolonge ainsi ses ravages avec ses nouvelles formes de subjectivation sociale dont ce que certains ont appelé « l’entreprise de soi ». Et tant pis pour ceux qui ne peuvent, ou ne veulent pas, acquérir une existence « sociale » à partir de l’injonction à s’inscrire dans des « projets de vie » intégralement soumis aux instances supérieures de l’économie. Le « droit à la négligence », qui existait pourtant déjà si bien dans le cadre des institutions de l’État social, aura débordé largement celles-ci porté par le fanatisme religieux de l’État du capitalisme. L’indifférence, le mépris, l’humiliation se sont depuis érigés en principes de gouvernement. Il ne s’agit plus « de faire vivre », comme nous l’avait appris la généalogie du biopouvoir, ou de laisser mourir. Mais d’ignorer. (...)
Et c’est ainsi qu’il est aujourd’hui possible d’ignorer les noyés dans les flots qui entourent la forteresse européenne, les existences harassées dans les bidonvilles à Paris, les morts solitaires dans des EHPAD lors d’une vague épidémique. » (Josep Rafannel i Orra)


« On aurait tort de penser qu'une telle déroute marque le point final de la spectaculaire régression qui caractérise la vie politique des pays dominants du monde mondialisé. Elle ne constitue en réalité qu'une première étape, si consternante soit-elle, d'une forme nouvelle de soumission au pouvoir plus grande encore qui se prépare. Et si cette étape est en tout point effrayante, c'est parce qu'elle outrepasse déjà notre propre imaginaire de la déroute, toute anticipation, même la plus alarmiste, de la déchéance contemporaine du politique. » (Jean-Paul Curnier)

mercredi 4 août 2021

La fabrique de la servitude


 

Ainsi, il aura suffit d’un prétexte sanitaire aux objectifs pour le moins douteux pour nous précipiter dans une ère du contrôle général des populations et de leur asservissement à la raison d’État. Raison d’État qu’il serait désormais bien difficile de distinguer de la raison du capitalisme mondialisé.

Une situation difficilement imaginable dans un pays comme la France il y a encore quelques décennies mais que deux circonstances bien particulières laissaient présager depuis quelque temps. A savoir la corrélation entre la destruction systématique des liens sociaux entreprise par le capitalisme en ces mêmes dernières décennies et sa mise en œuvre de technologies bien particulières ayant pour effet principal la généralisation de cette destruction. Après s’être présentées très habilement, dans un premier temps, comme services nouveaux et facilités aux personnes, ces technologies se sont rapidement imposées dans un second temps comme « indispensables », puis finalement comme quasiment obligatoires par l’effet de marginalisation automatique de ceux qui s’y refuseraient.

Certes, aucune société véritable et vivante ne se serait engagée en un tel processus et il a fallu préalablement que cette société s’étiole et se meure en devenant cette Société du spectacle que le capitalisme a commencé à nous concocter il y a bientôt un siècle. Rappelons pour l’occasion que le Spectacle, pour chaque être humain, est ce reniement permanent de lui-même, par lequel il essaye de devenir marchandise pour pouvoir complaire à un monde qui désormais ne reconnaît plus rien d'autre.
Mais pour la domination, le spectacle est l'instrument qui permet de contraindre à cette misère grâce à l'Économie politique devenant "idéologie matérialisée".
La conséquence la plus grave de la domination spectaculaire-marchande pour notre réalité humaine, celle que tout le monde ne peut que constater aujourd’hui (souvent sans en identifier la source), fut sans aucun doute pour finir la séparation généralisée des individus. Car réduits par l’économie politique à se comporter eux-mêmes comme des marchandises particulières, ces individus ont du en adopter la logique centrale : la concurrence généralisée.

Et c’est pourquoi, face au dictât de la représentation étatique du capitalisme, la plupart se retrouvent désormais bien seuls et sans autre choix que d’obtempérer aux ordres pour simplement pouvoir se donner l’illusion de continuer à vivre. Puis de trouver, avec l’aide aimable et intéressée des médias officiels, les justificatifs à ce renoncement. Puis, en cette pseudo-société de la séparation généralisée, de l’égotisme institutionnalisé, de reprocher absurdement aux réticents à la servitude un manque de solidarité.

Jamais encore nous n’avions été confrontés à un tel degré à ce qu’un auteur d’outre-atlantique appela en son temps la fabrique du consentement ; qu’il serait plus juste de désigner tout simplement désormais comme la fabrique de la servitude.

A plus ou moins court terme, c’est l’ensemble des zones géographiques « modernisées » selon les critères spécifiques du capitalisme contemporain (coucou la Chine) et donc l’ensemble des populations qui voudront continuer à y demeurer qui devront se plier à ces nouvelles règles. Non pas temporairement comme certains veulent faire mine de le croire mais sous un mode habituel qui n’ira qu’en se renforçant. En ces circonstances là, la seule alternative pour les réfractaires, les mauvais citoyens de cette cité là, consistera à migrer dans les zones d’abandons du capitalisme, celles-la même que les effets de son incessante « croissance » ont ruiné de manière quasi définitive et que les conséquences climatiques de cette même croissance aveugle vont finir d’achever. L’accueil, en prime, à l’image de celui dont à fait preuve l’entité européenne ces dernières années risque, subsidiairement, d’y être peu enthousiaste.

L’époque dans laquelle nous rentrons a ceci de particulier que tous ceux qui espèrent en un autre monde où la solidarité et l’appartenance à un monde commun feraient enfin sens, ou l’égalité ne serait pas un vain mot, où chacun aurait la possibilité d’épanouir ses talents particuliers en prenant place dans la communauté, bref qui espèrent encore en un monde humain, ne peuvent plus se permettre d’attendre.

C’est dans l’immédiat des mois à venir, au mieux d’une poignée d’années, que les choses vont se jouer. Soit nous trouvons le moyen de nous débarrasser du monde abominable auquel est en train d’aboutir le capitalisme et ses affidés, soit l’avenir n’aura plus, pour nous et nos enfants, aucun sens. Chacun se doit donc de faire front et de réunir toutes ses ressources et son énergie avec ceux qu’il reconnaît comme ses semblables. Tenter l’impossible est bien désormais devenu le plus raisonnable.


Stéka, 3 août 2021