mercredi 10 août 2016

La conquête des libertés



(Extraits choisis de "L’ART GREC" de Kostas Papaioannou)

L’Etat ou l’anarchie, le despotisme ou l’esclavage, la force surhumaine qui entraînera la masse à l’action ou à une vie végétative, insignifiante : pendant des millénaires, l’homme a vécu prisonnier de cette alternative et des ambivalences « sado-masochistes » qui l’accompagnent. 

La fête orgiastique remplit un rôle précis et salutaire dans l’économie profonde de la société. Elle brise les barrages entre les individus, les familles, les classes, la société et la nature. Le déchaînement de la licence, la violation de toutes les interdictions, le renversement des rôles (aux Saturnales, l’esclave devient maître et le maître sert l’esclave ; en Mésopotamie, à la fête du nouvel an, on détrône et on humilie le vrai roi, on intronise un « roi carnavalesque ») n’ont d’autre intention que d’abolir magiquement, dans la transfiguration de la fête, l’ordre qu’on ne peut modifier réellement dans la vie quotidienne. 

Pour que le citoyen puisse apparaître, pour que le dialogue réel entre l’homme et le pouvoir puisse s’instaurer, il faut d’abord que le politique se détache du sacré. (…) Pour que le politique puisse conquérir son autonomie, il faut que la raison se détache du mythe et du dogme : l’apprentissage de la libre discussion, l’accoutumance à la tolérance, la parfaite autonomie de l’esprit qui prend pour objet tout ce qui est et peut être senti ou pensé sont les conditions essentielles de l’existence du citoyen. 

Toutes les fois où un groupe particulier s’est cru autorisé à imposer la vérité et à purger l’humanité de l’erreur, le monopole idéologique n’a été que le prélude et le couronnement de l’asservissement de la collectivité. (…) Aussi le caractère sacré, total et indiscutable de la « vérité » conférait-il au groupe qui la détenait une position de commandement et de « monopole » qui entraînait presque toujours la domination, le privilège et l’intolérance.

C’est quand les hommes s’inquiètent de ne pas s’inquiéter que les libertés individuelles ou collectives deviennent possibles. (…) Ainsi s’explique dans une large mesure l’extraordinaire liberté d’esprit que l’on constate en Grèce dès la fin des temps archaïques. Mais il a fallu assez longtemps pour que cette liberté se développât et se clarifiât. Et une fois de plus, c’est le vieux Polémos qui a été « le père de toutes choses ».

Rien n’illustre mieux la transformation de la société grecque à partir du VIIème siècle que le destin du mot diké (Δίκη). (…) Pendant deux siècles, on entend cet appel passionné à la diké (la Justice humaine)  et de même que le mot hybris (démesure) devient le mal par excellence, on forge un mot nouveau pour désigner la vertu suprême : c’est dikaiosyné, « conformité à la justice ».

Pour la génération de Solon, diké désigne la seule force capable de sauver la cité de la ruine (…) mais « ce sont les citoyens eux-mêmes qui, dans leur folie, souhaitent la ruiner par cupidité ».

Un demi-siècle après Solon, la cosmologie ionienne place la diké au centre de l'univers. Dans le système d'Anaximandre, le cosmos tout entier apparaît comme une cité où " les êtres se donnent mutuellement réparation et compensation pour leur injustice, selon l'ordre du temps " : le mouvement éternel qui tend à rétablir l'équilibre perpétuellement menacé par la lutte des contraires et la pléonexia (πλεονεξία )(croissance des choses les unes aux dépens des autres) existe non seulement dans la vie humaine, ainsi que le pensait Solon, mais dans l'ensemble de l'univers. Comme dans la tragédie, le juge est le temps et le devenir cosmique tout entier - la succession des saisons, la naissance et la mort de tout ce qui existe - est interprété comme une suite ordonnée de réparations et de compensations pour les transgressions commises. La notion de diké se projette d'ailleurs non seulement de la société sur l'univers, mais aussi sur l'individu : quelques décennies après Anaximandre, le médecin pythagoricien Alcméon de Crotone assimilera l'organisme à une cité où l'égalité des forces (isonomie - σονομία) correspond à la santé, la maladie étant due à la prépondérance monarchique d'un des éléments sur les autres : l'idéal démocratique de l'isonomie (« règle d’égale répartition ») s'érigeait ainsi en principe cosmique régulateur.

De même que le domaine politique est désormais désigné par le terme révolutionnaire s’il en fût de ta koina (« ce qui est commun à tous »), de même que les lois sont désormais écrites pour être connues de tous, de même les recherches et les théories sont désormais portées à la connaissance de tous. (…) En même temps que la liberté d’adopter une position personnelle et critique à l’égard de la tradition et de l’autorité naquit l’habitude de la confrontation et l’obligation de se soumettre volontairement à la loi du logos (λόγος). Le logos, instrument du débat public, prend alors un double sens. Il est, d’une part, la parole, le discours par lequel l’individu affirme sa liberté en public ; mais il est aussi la raison qu’Héraclite, le premier philosophe du logos, définira comme « ce qui est commun et divin ». « Le devoir, proclame-t-il, est de suivre ce qui est commun ; toutefois, bien que le logos soit commun à tous, la plupart des hommes vivent comme si chacun possédait son intelligence particulière » (idia phronêsis).

Avec son idéal de l’isonomie, la démocratie représente dans sa perfection l’espace de l’égalité où le pouvoir, l’archè, est réparti également à travers tout le domaine de la vie publique. (…) Cette liberté s’exprime essentiellement par la parole. Dans une polis (πόλις – cité) tout se décide par la persuasion (peithô – Πειθώ) et non par la violence. L’iségoria, droit égal à la parole, sera synonyme d’isonomie et de liberté.

jeudi 7 juillet 2016

Carnet de citations - Poésie 5



                                               
                                                         KURT SCHWITTERS



« Combien de belles "étoffes de mots et de rêves" aurait-il le temps de tisser, avant que la froide main de la mort ne s'abatte sur lui ? Ce pari lui semblait fastueux. Il écrivit avec la hâte du voyageur qui sent l'heure du départ approcher. Et laissa, de fait, quelques beaux tissus de rêves et de mots. » (Nakajima Atsushi)

« Je crois te voir, ô Villon, l’hiver, alors que le glas fourre d’hermine les toits des maisons, errer dans les rues de Paris, famélique, hagard, grelottant, en arrêt devant les marchands de beuverie, caressant, de convoiteux regards, la panse monacale des bouteilles.
Je crois te voir, exténué de fatigue, las de misère, te tapir dans un des repaires de la cour des Miracles, pour échapper aux archers du guet, et là, seul dans un coin, ouvrir, loin de tous, le merveilleux écrin de ton génie.
Quel magique ruissellement de pierres ! Quel étrange fourmillement de feux ! Quelles étonnantes cassures d’étoffes rudes et rousses ! Quelles folles striures de couleurs vives et mornes ! » (Huysmans)

« Je ris et mon rire ne passe pas dedans
Je brûle et ma brûlure n'apparaît pas au dehors » (Machiavel)

« La grand'ville a le pavé chaud,
Malgré vos douches de pétrole,
Et décidément, il nous faut
Vous secouer dans votre rôle...
(Chant de guerre parisien - mai 1871 – Arthur Rimbaud)

« Devrais-je alors te parler des couleurs ? Il y a un bleu incroyable et très dense, il revient tout le temps, un vert comme de l'émeraude fondue, un jaune qui tire vers l'orangé. Mais que sont les couleurs si la vie la plus intime des objets n'en jaillit pas ! » (Hofmannsthal)

« Car les mots,
les plus beaux mots,
on ne les a pas vus soudain disparaître
comme les feuilles à l’automne.
Non, au contraire,
l’un après l’autre, on les a sourdement massacrés,
mais en leur laissant un semblant de vie,
cadavres prêts à servir d’habits neufs à l’horreur. » (Ivsic)

« J'aime venir au "café", à la tombée du jour. Quelquefois, j'ai l'impression, ou peut-être l'illusion, que ce rendez-vous est le lointain reflet de la Table ronde de la légende. Comme s'il y avait eu depuis toujours quelques hommes à se réunir dans la nuit du monde pour refuser le cours des choses. » (Ivsic)

« la feuille
de l'eau
sur le rêve de l´herbe » (Radovan Ivsic)

vendredi 10 juin 2016

CARNET DE CITATIONS -Psychologie, comportement humain 11

 

« Pourquoi l'idiot a-t-il tant de titres qu'il en oublie le véritable, tant de charges qu'il a le droit de les négliger toutes, tant de mérites extérieurs qu'il n'a pas besoin d'en avoir à l'intérieur ? »
(Jean Paul)

« Ils ont tué notre confiance, ils ont fait naître dans notre cœur la bête fétide, la puantise du doute. C'est bien cela l'ennemi: c'est celui dans lequel nous ne croyons plus. Car les hommes vivent de confiance et ils meurent de doutes. » (Léon-Paul Fargue)

« Dans les faits, messieurs, vous ne disposez d'aucun idéal. A la maison, vous méprisez vos parents, à l'école, vous méprisez vos professeurs, dès que vous pénétrez dans la société, c'est pour mépriser les gentlemen. Éprouver du dédain pour le monde entier est une attitude, une simple pose. Car pour être en mesure d'afficher du mépris, il faut posséder un grand idéal. Si l'on ne nourrit pas soi-même un idéal, mépriser les autres est une forme de déchéance. » (Soseki)

« Personne jusqu'ici ne s'est soucié de savoir qui pratique la psychanalyse. On s'en est même beaucoup trop peu soucié; on n'était unanime que pour souhaiter que personne ne l'exerçât, et les différentes raisons avancées se fondaient sur la même aversion. (...) Par les termes de la loi, les nerveux sont des malades, les profanes sont des non-médecins, la psychanalyse est une méthode visant la guérison ou le soulagement des souffrances nerveuses, et tous les traitements de cette espèce sont réservés aux médecins. (...) Il se présente cependant certaines complications dont la loi ne se soucie pas, mais qui de ce fait même exigent qu'on les prenne en considération.
Il apparaîtra peut-être en l'occurrence que les malades ne sont pas comme d'autres malades, que les profanes ne sont pas à proprement parler des profanes, et que les médecins ne sont pas exactement ce qu'on est en droit d'attendre de médecins, ce sur quoi justement ils fondent leurs prétentions. » (Freud)

« Cela ne veut rien dire d'être exceptionnel par ce qui nous distingue de l'humanité, car le seul critère de la grandeur réside dans la manière et la puissance de ce que l'on partage avec l'humanité entière. » (Hofmannsthal)

« De ses prunelles d'un bleu cendré, elle vous regardait avec beaucoup d'attention, droit dans les yeux, mais ne vous fixait pas. Elle avait assez de maturité pour percer au premier coup d’œil la valeur de ce qui était devant elle mais pour n'en rien montrer, et quand elle riait, dansait dans ses yeux quelque chose de mûr qu'épargnait la corruption. » (Takeshi Kaïkô)

« J'ignore pourquoi ils sont aussi craintifs et peu sûrs d'eux, dit-il. Ils sont terrifiés de tout ce qu'ils ne connaissent pas. Si quelque chose ne coïncide pas avec ce qu'ils savent et croient, ils en concluent immédiatement que c'est mauvais et que ce doit être traité avec la plus grande suspicion. » (Josipovici)

« La peur du silence est la peur de la solitude, disait-il, et la peur de la solitude est la peur du silence. Les gens ont peur du silence, disait-il, parce qu'ils ont perdu la capacité à faire confiance au monde pour leur apporter le renouveau. Pour eux le silence ne signifie que la reconnaissance d'avoir été abandonnés. » (Josipovici)

« On a consacré une littérature diverse et pléthorique à l'être humain sexuellement insatisfait. Il est certain qu'il constitue un problème. Mais que représente ce problème face à une autre insatisfaction, massive celle-là : l'insatisfaction des hommes dans leur légitime aspiration à la reconnaissance et à l'autorité sociale ? Qui s'étonnerait si cette insatisfaction avait des conséquences fort coûteuses pour l'humanité ? » (Sperber)

mercredi 1 juin 2016

CARNET DE CITATIONS Société 17

                                              

« On sait aujourd’hui que les idéologues n’ont d’autre souci que de parvenir à exercer ce pouvoir sur la langue, en contrôlant la production du sens et du non-sens, en conquérant brutalement ou insidieusement les terres en friche du langage. Mais c’est aussi le propos de toute pensée dominante qui détruit inévitablement l’équilibre organique de la langue pour un meilleur rendement idéologique tout comme on n’hésite pas à détruire l’équilibre naturel d’une région pour un meilleur rendement économique. » (Radovan Ivsic)

« C'est d'ailleurs un trait caractéristique des scandales et des révélations : plus on les dévoile et moins sérieuses en sont les conséquences. (...) On le constate pour des choses aussi courantes que les ententes de cartels, les financements biaisés de partis, les scandales aux subventions, le blanchiment d'argent, la corruption et le trafic d'armes. Chaque mention de ce genre d'activités est reçue sans ciller puis oubliée de la même façon.
Les scènes de torture dans l'enceinte d'Abou Ghraib, visibles en permanence sur YouTube, ont seulement conduit à ce que les soldats directement impliqués soient condamnés à des peines de prison -six mois ferme pour la photographe par exemple- sans que l'on inquiète les huiles du Pentagone. » (Enzensberger)

« Chaque détail du quotidien de ces ouvriers de l’électronique rappelle l’extrême mesquinerie sur laquelle repose le grand capital : en particulier dans le secteur manufacturier, les petites économies font les grandes fortunes. Les réunions obligatoires de début et de fin de journée ne sont pas payées. Il est interdit de parler à son voisin de chaîne et de lever la tête. La nourriture est insipide et insuffisante. A l'usine Jabil de Wuxi, le recrutement est payant à chaque étape, y compris la visite médicale, et dans les dortoirs, l'eau potable n'est pas fournie. Sur tous ces sites, cancers, maladies respiratoires et neurologiques sont légion, résultats de l'exposition aux poussières d'aluminium, fluides de coupe et solvants. » (Jenny Chan)

« Celui dont les mensonges ne trompent plus a perdu le droit de dire la vérité. » (Bierce)

« Il faudrait encore évoquer la part la plus éphémère de l'homme, celle qui de toutes façons se perd à tout jamais avec sa mort : sa façon d'apparaître, d'être là, de parler, de prendre les choses ou d'aborder les gens. » (Péju)

« Parce que dans une société où toutes les relations humaines sont condamnées à l'abstraction, où il n'existe plus rien de concret, la philosophie, désespérément, s'efforce de pénétrer ce concret, de l'invoquer, sans pourtant nous tromper sur l'absurdité de l'existence mais sans non plus s'y laisser engloutir. » (Adorno)

« Je vis clairement alors quel peu de prix est accordé à l'homme en tant qu'homme, et qu'il ne possède rien sur terre que ce qu'il a pu acheter ou obtenir de haute lutte.
Oh !, avec quel rage amère je vis que mendiants, vagabonds et autres pauvres diables tels que moi se sont laissé dépouiller du droit de force. » (Bonaventura)

« La responsabilité de ces événements incombe sans contredit à l'incurie de l'administration policière. Qu'elle surveille mieux à l'avenir la composition des lobes cérébraux de ses agents : qu'elle la vérifie au besoin par trépanation avant toute nomination définitive ... » (Jarry)

« Rire de ce rire-là, c'est aussi une façon de ne pas s'abandonner au désespoir. » (Péju)