samedi 10 mars 2018

Encyclopédie des Nuisances N°2. Extraits


Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'aliénation sociale. Février 1985.

 
"Quand nous pensons à ces dix années, à la forme qu'elles ont donnée à l'esprit du temps, à la trame qu'elles ont tissée, sur laquelle les figures de l'inconscience brodent leurs prévisibles entrelacs, nous pensons d'abord à l'impuissance, puis à l'inquiétude. Impuissance des individus dont la vie entière est plus que jamais soumise aux délirantes exigences du système de la production présente, et que leur pitoyable bavardage justificatif, comme leur faux cynisme ou leur affectation d'euphorie, ne font que rendre plus manifeste."
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"Ce monde n'est donc en aucune façon devenu plus aimable, mais il a cependant réussi à restaurer l'idée qu'il est le seul possible."
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Là où émergeait le je, le sujet de l'histoire qui juge librement son action, il fallait donc restaurer la puissance du ça économique. (...) Ce n'est pas tant que la bourgeoisie ne peut plus manifester la moindre indépendance par rapport à l’État, c'est qu'elle n'en a plus besoin, la raison marchande étant devenue intégralement  raison d’État.
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"Certes pour posséder la conscience d'un changement possible de la vie, il faut en refuser radicalement l'organisation existante. Mais pour pratiquer ce refus il faut tout aussi bien pouvoir déjà s'appuyer sur la conscience d'une autre vie possible. "
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"Il faut cependant constater qu'en cessant d'être acteur dans l'histoire on ne se met pas pour autant à l'abri de ses coups : on les reçoit seulement dans un combat que l'on n'a pas choisi."

vendredi 23 février 2018

dimanche 18 février 2018

Carnet de citations - Société 23




« Le conformisme des hommes de lettres leur dissimule le monde dans lequel ils vivent. Et ce conformisme est le fruit de la peur. Ils savent que la fonction de l'intelligentsia, pour la bourgeoisie, n'est plus de représenter à long terme ses intérêts les plus humains. » (Benjamin)

« Ceux-ci étaient en général pleins de gaité et de bonne humeur; ils pouvaient donner libre carrière à leurs idées; ils pouvaient former des projets et les mettre à exécution. Ils ne prenaient conseil que de leurs penchants. Ils ne s'étaient pas imposé cette pénible tâche à laquelle on n'est que trop assujetti dans la société des hommes, de paraître donner une approbation tacite aux choses qui vous font le plus souffrir; ils faisaient ouvertement la guerre à leurs oppresseurs. » (W. Godwin)

« Rien n'était plus facile que de prévoir qu'il ne lui servirait de rien d'avoir le bon droit de son coté, quand son adversaire avait du sien la richesse et le crédit pour légitimer tous les excès qu'il jugerait à propos de commettre. La richesse et le despotisme savent bien les moyens de s'étayer dans leur oppression de l'appui de ces mêmes lois. » (Godwin)

« C'est un fait que tous les totalitarismes ont en commun une sorte de peur de la dialectique; aucun n'aime non plus que l'on touche de trop près au problème de l'inconscient.
(...) Un schizophrène dort en chacun de nous; les totalitaires le réveillent pour le mettre à leur service. Tel est, à notre sens, l'essentiel des rapports généraux de l'aliénation et de l'esprit totalitaire. » (Gabel)

« Le progrès technique n'a pas ouvert la porte de notre prison : il nous a fait simplement changer de cellule. » (Gabel)

« Ce n'est pas un monde où j'ai envie de vivre. C'est un monde fait pour des monomaniaques obsédés par l'idée de progrès... mais d'un faux progrès qui pue. (...) Le rêveur aux songeries non utilitaires n'a pas sa place dans ce monde. En est banni tout ce qui n'est pas fait pour être acheté et vendu. » (H. Miller)

«Avoir de la conscience apparaît alors comme une des caractéristiques objectives, parmi d'autres, de ces êtres objectifs que sont les hommes : parmi les caractères ou les qualités des êtres naturels et objectifs qu'on appelle les hommes, il y a le fait d'avoir de la conscience, d'avoir la conscience du monde, des autres et de soi - mais il faut se garder du geste métaphysique qui opère par la transformation de cette qualité en un attribut essentiel ou qui hypostasie la conscience comme l'essence même de "l'homme" comme tel. Contre cette hypostase, il faut rappeler, comme Marx le fait constamment, que la qualité consistant à "avoir de la conscience" est inséparable d'autres qualités que possèdent aussi les hommes, et notamment de la caractéristique objective en vertu de laquelle les hommes sont des êtres de rapports, des êtres en rapport avec le monde naturel et historique objectivement existant, en rapport les uns avec les autres et en rapport avec soi-même. » (Fischbach)

«  Ma conscience, c'est mon rapport avec ce qui m'entoure. » (Marx)

« Il s'agit simplement de pointer la vanité "scientifique" du concept d'économie de subsistance qui traduit beaucoup plus les attitudes et habitudes des observateurs occidentaux face aux sociétés primitives que la réalité économique sur quoi reposent ces cultures. Ce n'est en tous cas pas de ce que leur économie était de subsistance que les sociétés archaïques "ont survécu en état d'extrême sous-développement jusqu'à nos jours". Il nous semble même qu'à ce compte-là c'est plutôt le prolétariat européen du XIXème siècle, illettré et sous-alimenté, qu'il faudrait qualifier d'archaïque. En réalité, l'idée d'économie de subsistance ressortit au champ idéologique de l'Occident moderne, et nullement à l'arsenal conceptuel d'une science. » (Clastres)

jeudi 25 janvier 2018

Les Veilles


Parution en 1804 sous le pseudonyme de Bonaventura.

Dans son ouvrage "Les Romantiques Allemands" Armel Guerne semblait estimer que l'on pouvait désormais attribuer "Les Veilles" avec une quasi certitude à Friedrich Gottlob Wetzel (1779-1819) qui fut également l'auteur d'un "Miroir magique, pour y regarder l'avenir de l'Allemagne et de tout le pays environnant." On retrouve Wetzel collaborateur de Heinrich von Kleist au "Berliner Abendblättern" (Phöbus - Un journal pour l'art). Dans le numéro de juin 1808, par exemple, il publie un "Conte des fées aux longs nez". Il fut également l'ami de Gotthilf von Schubert, auteur d'une "Symbolique des rêves", l'un des premiers représentants du courant romantique de la psychologie.
On s'interrogera plutôt sur le peu d'intérêt accordé en France à cette œuvre si subtile que Guerne qualifia pourtant de "plus romantique des écrits romantiques". 


" Ô poète ami, qui veut vivre en ces temps ne doit point faire de vers ! Mais si chanter est inné à ton être et que tu ne puisses t’en abstenir, fais-toi veilleur de nuit comme moi, c’est encore le seul état sûr où l’on te paie, où tu ne doives point mourir de faim. - Bonne nuit, poète mon frère."

" Je vis clairement alors quel peu de prix est accordé à l'homme en tant qu'homme, et qu'il ne possède rien sur terre que ce qu'il a pu acheter ou obtenir de haute lutte.
Oh !, avec quel rage amère je vis que mendiants, vagabonds et autres pauvres diables tels que moi se sont laissé dépouiller du droit de force. "

"Le seul inconvénient, c'est que l'apparence elle-même n'apparaît jamais comme apparence; si bien que les marionnettes, loin de jamais soupçonner qu'on se moque d'elles et qu'on ne joue avec elles que pour passer le temps, s'imaginent être des personnages fort sérieux et fort importants. "

"Rire de ce rire-là, c'est aussi une façon de ne pas s'abandonner au désespoir." (Préface de Pierre Péju)

jeudi 21 décembre 2017

La vie des mots

                                               La tour de Babel - Peter Brueghel - 1563

"Ainsi, dans toute langue il y a des mots qui n'expriment pas exactement pour tous la même idée, n'éveillent pas en tous la même image, fait notable qui explique bien des mésintelligences et bien des erreurs. Nous touchons ici à un point capital de la vie du langage, les rapports des mots avec les images qu'ils évoquent. Le plus ordinairement, chez chacun de nous, les mots, désignant des faits sensibles, rappellent à coté de l'image générale de l'objet un ensemble d'images secondaires plus ou moins effacées, qui colorent l'image principale de couleurs propres, variables suivant les individus. Le hasard des circonstances, de l'éducation, des lectures, des voyages, des mille impressions qui forment le tissu de notre existence morale, a fait associer tels mots, tels ensembles d'expressions à telles images, à tels ensemble de sensations. De là tout un monde d'impressions vagues, de sensations sourdes, qui vit dans les profondeurs inconscientes de notre pensée, sorte de rêve obscur que chacun porte en soi. Or, les mots, interprètes grossiers de ce monde intime, n'en laissent paraître au-dehors qu'une partie infiniment petite, la plus apparente, la plus saisissable : et chacun de nous la reçoit à sa façon et lui donne à son tour les aspects variés, fugitifs, mobiles, que lui fournit le fonds même de son imagination." (La Vie des Mots - Arsène Darmesteter)

 A partir de cette remarquable analyse, formulée en 1887, il y a donc 130 ans, on ne peut qu'imaginer l'aggravation des circonstances dans un monde où règne sans partage la société du spectacle. Pas étonnant que le dialogue soit désormais réduit à une peau de chagrin ...




mardi 19 décembre 2017

CARNET DE CITATIONS : HISTOIRE/HISTORIOSOPHIE 18




« Les événements s'accéléraient et le paradoxe qui a sous-tendu les trois années de mes études à Pékin a pris un tour aigu : à mesure que j'étais devenu capable de lire les journaux et de m'entretenir avec les gens, la tension politique avait augmenté et progressivement rendu les échanges quasiment impossibles. La vie de tous était déterminée par d'obscures manœuvres à la tête du régime. » (Billeter)

« La philosophie de Marx est une philosophie de protestation ayant pour base une foi en l'homme, capable de se libérer et de réaliser ses potentialités. Cette foi de Marx existe dans la pensée occidentale depuis la fin du Moyen Age jusqu'au XIXème siècle et elle est fort peu répandue aujourd'hui. C'est pourquoi, aux yeux d'un grand nombre de lecteurs aveuglés par l'esprit de résignation contemporain, (...), la philosophie de Marx paraîtra utopiste et anachronique et, pour cette raison ou une autre, ils rejetteront cette foi dans les possibilités de l'homme et l'espoir qu'il puisse jamais devenir ce qu'il est en puissance. » (Fromm)

« Pourtant dans la phase de maturité de cette époque des sages, nous trouvons une raison formée, articulée, une logique non élémentaire, un développement théorétique de haut niveau. Ce qui a rendu tout cela possible c'est la dialectique. Il est évident que par ce terme nous ne désignons pas ce que nous, modernes, y comprenons : la dialectique est employée ici dans le sens originel et propre à ce terme, c'est à dire qu'elle désigne l'art de la discussion, d'une discussion réelle, entre deux personnes vivantes, et non pas le fruit d'une invention littéraire. Dans ce sens, la dialectique est un des phénomènes culminants de la culture grecque, et des plus originaux. » (Colli)

Berlin 1931
« Que faisait-il dans cette ville, dans ce jeu de construction pris de folie ? (...) Le naufrage de l'Europe, il pouvait aussi bien l'attendre dans sa ville natale. Il s'était imaginé que la Terre ne continuerait à tourner que tant qu'il garderait les yeux fixés sur elle. Ce besoin ridicule d'être présent ! (...) Mais lui se retrouvait - et de son fait, en plus - derrière la clôture, à observer tout cela en spectateur et à devoir acquitter ses mensualités de désespoir. » (Erich Kästner)

« On peut même se demander si le rapport qui lie le narrateur à sa matière - la vie humaine - n'est pas lui-même artisanal, si son rôle n'est pas justement d'élaborer de façon solide, utile et irremplaçable, le matériau des expériences : celle du narrateur et celle des autres hommes. » (Benjamin)

« (...) en ces temps anciens, où les pierres, dans les entrailles de la terre, et les planètes, au haut des cieux, se souciaient encore de la destinée humaine, et non point aujourd'hui, où, dans le ciel comme sous la terre, tout est devenu indifférent au sort des humains, où aucune voix, d'où qu'elle vienne, ne leur parle plus ni ne répond plus à leurs désirs. Les planètes autrefois inconnues ne jouent plus aucun rôle dans les horoscopes, et l'on a découvert aussi une foule de pierres, toutes mesurées et pesées, dont on connait exactement le poids spécifique et la densité, mais qui ne nous annoncent plus rien et ne nous sont d'aucune utilité. Le temps n'est plus où elles conversaient avec les hommes. » (Leskov)

« Mais nous voyons ici, de la manière la plus claire, que notre pauvreté en expérience n'est qu'un aspect de cette grande pauvreté qui a de nouveau trouvé un visage - un visage aussi net et distinct que celui du mendiant au Moyen Age. Que vaut tout notre patrimoine culturel, si nous n'y tenons pas, justement, par les liens de l'expérience ?
Avouons-le : cette pauvreté ne porte pas seulement sur nos expériences privées, mais aussi sur les expériences de l'humanité tout entière. Et c'est donc une nouvelle espèce de barbarie. » (Benjamin)

jeudi 30 novembre 2017

Quel futur ?

                                                             Photo de Eugène Adget

L'impression générale, c'est que cela ne se présente pas très bien; allez savoir pourquoi ....
Quiconque aurait son idée sur ce sujet ne saurait manquer d'éveiller l’intérêt de tous.
Une question intéressante, qui a vraiment envie de vivre dans 50 ans désormais ?
A moins que ... à moins que.
Au milieu du dix-neuvième siècle, le médecin et philosophe allemand Rudolf Herman Lotze, proposa une intéressante piste de réflexion :
"L'un des traits les plus surprenants de l'âme humaine à coté de tant d'égoïsme dans le détail, est que le présent, en général, soit sans envie quant à son avenir. "
Pas étonnant qu'on l'ait oublié avec des remarques aussi désagréables !
Plus tard Walter Benjamin, avec son ange de l'histoire, put constater que "Le progrès n'a pas eu lieu."
Mais sans doute avait-il une autre conception du "progrès" que celle de nos braves dirigeants ...