mercredi 5 octobre 2016

Carnet de citation - Histoire/ Historiosophie 14




« Comment peut-on se souvenir de ce que l'on n'a pas encore connu ? » (Internationale Situationniste N°10)

« Quelle journée ! Ce soleil tiède et clair qui dore la gueule des canons, cette odeur de bouquets, le frisson des drapeaux, le murmure de cette révolution qui passe, tranquille et belle comme une rivière bleue ... Ô grand Paris ! Patrie de l'honneur, cité du salut, bivouac de la Révolution ! Quoi qu'il arrive, dussions-nous être à nouveau vaincus et mourir demain, notre génération est consolée. Nous sommes payés de vingt ans de défaites et d'angoisses. (Jules Vallès)

« C'était une fête sans commencement et sans fin; je voyais tout le monde et je ne voyais personne, car chaque individu se perdait dans la même foule innombrable et errante; je parlais à tout le monde sans me rappeler ni mes paroles ni celles des autres, car l'attention était absorbée à chaque pas par des événements et des objets nouveaux, par des nouvelles inattendues. (...) Il semblait que l'univers entier fût renversé; l'incroyable était devenu habituel, l'impossible possible, et le possible et l'habituel insensés. (Bakounine - Paris - février 1848)

« On dit d'un fleuve qu'il est violent parce qu'il emporte tout sur son passage, mais nul ne taxe de violence les rives qui l’enserrent. » (Brecht)

« Le tyran fait appel à des millions de petits tyrans empêchés, qui ont les mêmes désirs et les mêmes souhaits que lui-même. (...) Chaque tyrannie s'est vantée d'inaugurer une époque absolument nouvelle. Et toutes les tyrannies se sont achevées comme un simple épisode, émaillé d'oppression sanglante et de bouffonnerie. » (Sperber )

« Mais les pires ennemis du peuple ne sortent-ils pas du peuple ? La bourgeoisie, depuis qu'elle règne, n'a-t-elle pas recruté ses soutiens parmi les prolétaires ? Le capitalisme survivrait-il un seul jour à la défection de la police, de la garde mobile, de l'armée de métier, toutes issues de la plèbe ? » (Fauxbras)

« Par le passé, toutes les tyrannies étaient tôt ou tard renversées, ou au moins combattues, en raison de la "nature humaine" qui en toute logique désirait la liberté. Mais nous ne pouvons pas être certains que la "nature humaine" ne varie pas. Il est peut-être tout aussi possible de fabriquer une espèce d'hommes qui ne désirent pas la liberté qu'une espèce de vaches sans cornes. L'inquisition a échoué, mais l'inquisition n'avait pas les ressources de l’État moderne. » (Orwell)

« Le mot "chômage" était sur toute les lèvres. C'était plus ou moins nouveau pour moi, après la Birmanie, mais les radotages de la classe moyenne ("Ces sans-emplois sont inemployables", etc.) ne m'abusèrent pas. Je me suis souvent demandé si ce genre de choses abusait même les crétins qui les prononçaient. D'un autre côté, je ne m'intéressais pas à l'époque au socialisme ou à toute autre théorie économique. Il me semblait alors - il me semble parfois aujourd'hui - que l'injustice sociale s'arrêtera quand nous voudrons qu'elle s'arrête, pas avant, et que si nous voulons sérieusement l'arrêter, peu importe les moyens adoptés. » (Orwell)

« Comme ils étaient réunis, ils en vinrent de nouveau à parler de leurs doléances. Chacun se plaignait à l'autre de l'endroit où le bât le blessait le plus. Enfin, ils se concertèrent sur les voies par lesquelles ils pourraient parvenir à alléger leurs fardeaux. (Chronique de Johann Kessler)

« Les pauvres s'y firent craindre, non par leurs aspirations, qu'ils savaient moins encore qu'aujourd'hui formuler, mais par la révélation fulgurante de leur "être-ensemble". » 
(Julius Van Daal)

samedi 17 septembre 2016

Villains of All Nations (Pirates de tous les pays)

Sur les eaux tumultueuses du négatif

Une étude très bien documentée sur ce que furent réellement les pirates et ce qu'ils représentèrent. L'ouvrage se concentre principalement sur le premier quart du dix-huitième siècle et la région des Caraïbes ainsi que sur la côte ouest de l'Afrique. Sont exposés tout aussi bien la vie à bord des navires que le contexte historique et les enjeux politiques; éléments de compréhension essentiels si l'on veut aller au-delà du folklore et des clichés.
Ainsi, on apprendra que les principales cibles de ces affreux pirates furent les bateaux négriers appartenant aux grands marchands d'esclaves basés à Londres. Honorables hommes d'affaire qui émargeaient souvent au Parlement anglais et usèrent de toute leur influence pour organiser la répression contre ces trouble-fêtes. 

Ces irresponsables, en effet, non contents de s'emparer des bateaux, libéraient les esclaves entravés au fond des cales, les traitant en égaux.


Quand on sait l'importance que prit l'esclavage en ces moments fondateurs du capitalisme moderne, on comprend la colère de ces honnêtes commerçants de l’establishment, frustrés dans leurs espoirs de gras bénéfices tirés du trafique d'êtres humains.
Tout sera fait alors pour donner des pirates la plus épouvantable image possible : violeurs, assassins, ennemis de la religion, déments sans foi ni patrie. D'autant plus que ces incontrôlables recevaient souvent un très inquiétant soutien populaire, les bougres ! Vraiment inexcusables.
De plus, ils avaient de scandaleuses habitudes de partage équitable du butin et de démocratie directe, élisant et destituant à leur guise leurs officiers : les monstres !
Comment concilier cela avec le profit dont tout le monde sait qu'il nait de l'asservissement ?


Un mot concernant l'édition française dont l'on regrettera l'illustration médiocre, pas vraiment à la hauteur de l'ouvrage.
Un extrait de la belle préface de Julius Van Daal :
"Nul parfum de "nihilisme" avant la lettre dans les dilapidations effrénées et l'intrépidité vertigineuse qu'ont décrites des chroniqueurs offusqués par cette fast life, ce vivre-vite jugé absurde, voire démoniaque. Bien au contraire : de cette fulgurance anarchique, de cette imprévoyance délibérée naissaient une volonté commune, une cohésion rebelle. Et ce goût du renversement se révélait propice à l'accomplissement des plus beaux exploits au détriment des ennemis de la liberté. Cette quête d'une vraie vie sur les eaux tumultueuses du négatif constituait une mise à nu tragique du système marchand, une réponse railleuse à son extension planétaire, une sagesse en mouvement. Dans le secteur hautement stratégique de l'offensive capitaliste qu'était alors le transport maritime, les pirates critiquaient en actes les aberrations du principe de rentabilité - et les âmes d'épiciers, les esprits policiers s'en trouvèrent à jamais désolés."

mercredi 10 août 2016

La conquête des libertés



(Extraits choisis de "L’ART GREC" de Kostas Papaioannou)

L’Etat ou l’anarchie, le despotisme ou l’esclavage, la force surhumaine qui entraînera la masse à l’action ou à une vie végétative, insignifiante : pendant des millénaires, l’homme a vécu prisonnier de cette alternative et des ambivalences « sado-masochistes » qui l’accompagnent. 

La fête orgiastique remplit un rôle précis et salutaire dans l’économie profonde de la société. Elle brise les barrages entre les individus, les familles, les classes, la société et la nature. Le déchaînement de la licence, la violation de toutes les interdictions, le renversement des rôles (aux Saturnales, l’esclave devient maître et le maître sert l’esclave ; en Mésopotamie, à la fête du nouvel an, on détrône et on humilie le vrai roi, on intronise un « roi carnavalesque ») n’ont d’autre intention que d’abolir magiquement, dans la transfiguration de la fête, l’ordre qu’on ne peut modifier réellement dans la vie quotidienne. 

Pour que le citoyen puisse apparaître, pour que le dialogue réel entre l’homme et le pouvoir puisse s’instaurer, il faut d’abord que le politique se détache du sacré. (…) Pour que le politique puisse conquérir son autonomie, il faut que la raison se détache du mythe et du dogme : l’apprentissage de la libre discussion, l’accoutumance à la tolérance, la parfaite autonomie de l’esprit qui prend pour objet tout ce qui est et peut être senti ou pensé sont les conditions essentielles de l’existence du citoyen. 

Toutes les fois où un groupe particulier s’est cru autorisé à imposer la vérité et à purger l’humanité de l’erreur, le monopole idéologique n’a été que le prélude et le couronnement de l’asservissement de la collectivité. (…) Aussi le caractère sacré, total et indiscutable de la « vérité » conférait-il au groupe qui la détenait une position de commandement et de « monopole » qui entraînait presque toujours la domination, le privilège et l’intolérance.

C’est quand les hommes s’inquiètent de ne pas s’inquiéter que les libertés individuelles ou collectives deviennent possibles. (…) Ainsi s’explique dans une large mesure l’extraordinaire liberté d’esprit que l’on constate en Grèce dès la fin des temps archaïques. Mais il a fallu assez longtemps pour que cette liberté se développât et se clarifiât. Et une fois de plus, c’est le vieux Polémos qui a été « le père de toutes choses ».

Rien n’illustre mieux la transformation de la société grecque à partir du VIIème siècle que le destin du mot diké (Δίκη). (…) Pendant deux siècles, on entend cet appel passionné à la diké (la Justice humaine)  et de même que le mot hybris (démesure) devient le mal par excellence, on forge un mot nouveau pour désigner la vertu suprême : c’est dikaiosyné, « conformité à la justice ».

Pour la génération de Solon, diké désigne la seule force capable de sauver la cité de la ruine (…) mais « ce sont les citoyens eux-mêmes qui, dans leur folie, souhaitent la ruiner par cupidité ».

Un demi-siècle après Solon, la cosmologie ionienne place la diké au centre de l'univers. Dans le système d'Anaximandre, le cosmos tout entier apparaît comme une cité où " les êtres se donnent mutuellement réparation et compensation pour leur injustice, selon l'ordre du temps " : le mouvement éternel qui tend à rétablir l'équilibre perpétuellement menacé par la lutte des contraires et la pléonexia (πλεονεξία )(croissance des choses les unes aux dépens des autres) existe non seulement dans la vie humaine, ainsi que le pensait Solon, mais dans l'ensemble de l'univers. Comme dans la tragédie, le juge est le temps et le devenir cosmique tout entier - la succession des saisons, la naissance et la mort de tout ce qui existe - est interprété comme une suite ordonnée de réparations et de compensations pour les transgressions commises. La notion de diké se projette d'ailleurs non seulement de la société sur l'univers, mais aussi sur l'individu : quelques décennies après Anaximandre, le médecin pythagoricien Alcméon de Crotone assimilera l'organisme à une cité où l'égalité des forces (isonomie - σονομία) correspond à la santé, la maladie étant due à la prépondérance monarchique d'un des éléments sur les autres : l'idéal démocratique de l'isonomie (« règle d’égale répartition ») s'érigeait ainsi en principe cosmique régulateur.

De même que le domaine politique est désormais désigné par le terme révolutionnaire s’il en fût de ta koina (« ce qui est commun à tous »), de même que les lois sont désormais écrites pour être connues de tous, de même les recherches et les théories sont désormais portées à la connaissance de tous. (…) En même temps que la liberté d’adopter une position personnelle et critique à l’égard de la tradition et de l’autorité naquit l’habitude de la confrontation et l’obligation de se soumettre volontairement à la loi du logos (λόγος). Le logos, instrument du débat public, prend alors un double sens. Il est, d’une part, la parole, le discours par lequel l’individu affirme sa liberté en public ; mais il est aussi la raison qu’Héraclite, le premier philosophe du logos, définira comme « ce qui est commun et divin ». « Le devoir, proclame-t-il, est de suivre ce qui est commun ; toutefois, bien que le logos soit commun à tous, la plupart des hommes vivent comme si chacun possédait son intelligence particulière » (idia phronêsis).

Avec son idéal de l’isonomie, la démocratie représente dans sa perfection l’espace de l’égalité où le pouvoir, l’archè, est réparti également à travers tout le domaine de la vie publique. (…) Cette liberté s’exprime essentiellement par la parole. Dans une polis (πόλις – cité) tout se décide par la persuasion (peithô – Πειθώ) et non par la violence. L’iségoria, droit égal à la parole, sera synonyme d’isonomie et de liberté.

jeudi 7 juillet 2016

Carnet de citations - Poésie 5



                                               
                                                         KURT SCHWITTERS



« Combien de belles "étoffes de mots et de rêves" aurait-il le temps de tisser, avant que la froide main de la mort ne s'abatte sur lui ? Ce pari lui semblait fastueux. Il écrivit avec la hâte du voyageur qui sent l'heure du départ approcher. Et laissa, de fait, quelques beaux tissus de rêves et de mots. » (Nakajima Atsushi)

« Je crois te voir, ô Villon, l’hiver, alors que le glas fourre d’hermine les toits des maisons, errer dans les rues de Paris, famélique, hagard, grelottant, en arrêt devant les marchands de beuverie, caressant, de convoiteux regards, la panse monacale des bouteilles.
Je crois te voir, exténué de fatigue, las de misère, te tapir dans un des repaires de la cour des Miracles, pour échapper aux archers du guet, et là, seul dans un coin, ouvrir, loin de tous, le merveilleux écrin de ton génie.
Quel magique ruissellement de pierres ! Quel étrange fourmillement de feux ! Quelles étonnantes cassures d’étoffes rudes et rousses ! Quelles folles striures de couleurs vives et mornes ! » (Huysmans)

« Je ris et mon rire ne passe pas dedans
Je brûle et ma brûlure n'apparaît pas au dehors » (Machiavel)

« La grand'ville a le pavé chaud,
Malgré vos douches de pétrole,
Et décidément, il nous faut
Vous secouer dans votre rôle...
(Chant de guerre parisien - mai 1871 – Arthur Rimbaud)

« Devrais-je alors te parler des couleurs ? Il y a un bleu incroyable et très dense, il revient tout le temps, un vert comme de l'émeraude fondue, un jaune qui tire vers l'orangé. Mais que sont les couleurs si la vie la plus intime des objets n'en jaillit pas ! » (Hofmannsthal)

« Car les mots,
les plus beaux mots,
on ne les a pas vus soudain disparaître
comme les feuilles à l’automne.
Non, au contraire,
l’un après l’autre, on les a sourdement massacrés,
mais en leur laissant un semblant de vie,
cadavres prêts à servir d’habits neufs à l’horreur. » (Ivsic)

« J'aime venir au "café", à la tombée du jour. Quelquefois, j'ai l'impression, ou peut-être l'illusion, que ce rendez-vous est le lointain reflet de la Table ronde de la légende. Comme s'il y avait eu depuis toujours quelques hommes à se réunir dans la nuit du monde pour refuser le cours des choses. » (Ivsic)

« la feuille
de l'eau
sur le rêve de l´herbe » (Radovan Ivsic)

vendredi 10 juin 2016

CARNET DE CITATIONS -Psychologie, comportement humain 11

 

« Pourquoi l'idiot a-t-il tant de titres qu'il en oublie le véritable, tant de charges qu'il a le droit de les négliger toutes, tant de mérites extérieurs qu'il n'a pas besoin d'en avoir à l'intérieur ? »
(Jean Paul)

« Ils ont tué notre confiance, ils ont fait naître dans notre cœur la bête fétide, la puantise du doute. C'est bien cela l'ennemi: c'est celui dans lequel nous ne croyons plus. Car les hommes vivent de confiance et ils meurent de doutes. » (Léon-Paul Fargue)

« Dans les faits, messieurs, vous ne disposez d'aucun idéal. A la maison, vous méprisez vos parents, à l'école, vous méprisez vos professeurs, dès que vous pénétrez dans la société, c'est pour mépriser les gentlemen. Éprouver du dédain pour le monde entier est une attitude, une simple pose. Car pour être en mesure d'afficher du mépris, il faut posséder un grand idéal. Si l'on ne nourrit pas soi-même un idéal, mépriser les autres est une forme de déchéance. » (Soseki)

« Personne jusqu'ici ne s'est soucié de savoir qui pratique la psychanalyse. On s'en est même beaucoup trop peu soucié; on n'était unanime que pour souhaiter que personne ne l'exerçât, et les différentes raisons avancées se fondaient sur la même aversion. (...) Par les termes de la loi, les nerveux sont des malades, les profanes sont des non-médecins, la psychanalyse est une méthode visant la guérison ou le soulagement des souffrances nerveuses, et tous les traitements de cette espèce sont réservés aux médecins. (...) Il se présente cependant certaines complications dont la loi ne se soucie pas, mais qui de ce fait même exigent qu'on les prenne en considération.
Il apparaîtra peut-être en l'occurrence que les malades ne sont pas comme d'autres malades, que les profanes ne sont pas à proprement parler des profanes, et que les médecins ne sont pas exactement ce qu'on est en droit d'attendre de médecins, ce sur quoi justement ils fondent leurs prétentions. » (Freud)

« Cela ne veut rien dire d'être exceptionnel par ce qui nous distingue de l'humanité, car le seul critère de la grandeur réside dans la manière et la puissance de ce que l'on partage avec l'humanité entière. » (Hofmannsthal)

« De ses prunelles d'un bleu cendré, elle vous regardait avec beaucoup d'attention, droit dans les yeux, mais ne vous fixait pas. Elle avait assez de maturité pour percer au premier coup d’œil la valeur de ce qui était devant elle mais pour n'en rien montrer, et quand elle riait, dansait dans ses yeux quelque chose de mûr qu'épargnait la corruption. » (Takeshi Kaïkô)

« J'ignore pourquoi ils sont aussi craintifs et peu sûrs d'eux, dit-il. Ils sont terrifiés de tout ce qu'ils ne connaissent pas. Si quelque chose ne coïncide pas avec ce qu'ils savent et croient, ils en concluent immédiatement que c'est mauvais et que ce doit être traité avec la plus grande suspicion. » (Josipovici)

« La peur du silence est la peur de la solitude, disait-il, et la peur de la solitude est la peur du silence. Les gens ont peur du silence, disait-il, parce qu'ils ont perdu la capacité à faire confiance au monde pour leur apporter le renouveau. Pour eux le silence ne signifie que la reconnaissance d'avoir été abandonnés. » (Josipovici)

« On a consacré une littérature diverse et pléthorique à l'être humain sexuellement insatisfait. Il est certain qu'il constitue un problème. Mais que représente ce problème face à une autre insatisfaction, massive celle-là : l'insatisfaction des hommes dans leur légitime aspiration à la reconnaissance et à l'autorité sociale ? Qui s'étonnerait si cette insatisfaction avait des conséquences fort coûteuses pour l'humanité ? » (Sperber)