dimanche 26 avril 2020

"Parler corbeau" - Avril 2020 du confinement - Métie Navajo

Les glycines qui ont merveilleusement éclaboussé les rues ces jours derniers commencent à passer, c’est la première fois qu’elles me rappellent les jacarandas du Mexique, les teintes violet mauve d’Oaxaca vue depuis un sommet : beauté des plus émouvantes de ma vie. Je dois être dans un moment nostalgique. J’ai lu que les cartels dans quelques endroits prennent soin (suivant l’expression épuisée) des plus démunis. La main qui te nourrit est celle qui t’assassine. Et que ne peuvent pas les États ? Ils ne peuvent pas. C’est tout. Ils ne peuvent pas.
Je voudrais être à Lisbonne. Ça me travaille. Je voudrais être à Lisboa parce que de loin Lisboa a une élégance que je ne vois nulle part ailleurs. Je me trompe sans doute : la distance. Mais ça me plairait d’être dans une capitale qui a décidé de ne pas faire payer de loyers aux locataires de HLM. Dans un pays qui a décidé de régulariser les immigrés en situation irrégulière plutôt que de les laisser crever à petits feux dans un virus, celui-là ou un autre. Juste pour voir ce que ça fait : est-ce qu’on a le teint plus frais et l’œil moins cerné dans un air comme celui-là ? L’élégance est un mot dont je suis nostalgique. (Ne cessera-t-il jamais le son des agonies invisibles ?)
Je ne pensais pas pouvoir me désintoxiquer si vite du café allongé-Parisien au comptoir de Paulo et Cesar, pourtant, quand je l’écris, la tristesse me prend. Quel plaisir d’imaginer le premier café au comptoir de Paulo bougon, qui se sera levé à 5 heures du matin pour prendre son RER C et ouvrir à 6 h 30 aux ouvriers du quartier, fidèles au poste, il aura vieilli de quelques mois ou de plusieurs vies quand il lèvera de nouveau le rideau de fer ; comme moi, comme nous tous. S’il rouvre.
À la fenêtre au-dessus de son bar à vins poétiques, la tenancière tient une bouteille dont elle porte le goulot à la bouche, le liquide est vert clair. Quelle image… C’est du jus de poire ! Elle dit : le soir j’applaudis mais pas à la fenêtre, j’applaudis cachée. Elle dit encore : nous sommes en train de disparaître ; 4 mois de l’année, les « 4 mois terrasse », sont perdus : combien s’en relèveront ? Combien ont déjà mis la clé sous la porte ?
Je ne sais pas. Et tous les autres qui n’avaient pas de clé, pas de porte... ? ou des monstres derrière ?
Je suis en train de disparaître aussi, si j’en crois la rumeur : le théâtre se meurt, comme tout ce qui est un peu vivant.
Change de métier, me dit-elle simplement.
Ben oui.
Ça n’a rien de gênant de disparaître, quand on a décidé de le faire. Mais pas sous les drones et les regards suffisants de patrouilles qui sillonnent dès 8 heures du matin le quartier, pimpants sur leurs bicyclettes ; ils s’arrêtent pour contrôler un jeune homme noir au passage. Jeune homme noir dans quartier blanc.
Ça doit être un choix de disparaître, ou même, une liberté (ouf, le mot !).
Je n’aime pas la police ; ça fait longtemps, pour plein de raisons valables. Aujourd’hui j’aime encore moins la police qu’avant. Je ne sais pas ce que nous partageons en tant qu’« humains » moyens. Ça vaut pour d’autres, évidemment, mais eux, on les voit dans les rues, à la basse besogne, ils peuvent tout.
À l’arrêt de bus se trouve toujours assis à la même heure le sosie de Dick Rivers (qui est mort avant le Covid-19, j’ai vérifié). Impressionnant de précision. Je ne le prends pas en photo par politesse (zut, ça me colle à l’oreille, maintenant je n’entends plus que police dans politesse). Peut-être qu’il aimerait que je le prenne en photo. Je ne sais pas s’il était déjà un peu dingue avant le confinement ou si ça s’est produit au fur et à mesure, si ça a libéré quelque chose en lui. Peut-être tout simplement que ce n’est pas ça, être fou ; peut-être qu’il a trouvé la vie à l’intérieur de laquelle survivre (et c’est ça être fou ?)
Un corbeau posé sur une bagnole bleue parle avec un vieux monsieur à sa fenêtre, ils dialoguent en croassant. Le corbeau manifeste des signes d’énervement, d’impatience, il gratte la tôle. Je ne sais pas de quoi ils parlent. De politique sans doute. Ou d’anthropocène. Ou de rituels funéraires qui sont, chez les corbeaux, élégants. Je dis au Monsieur : vous parlez drôlement bien corbeau. Il me dit : mais non, pas si bien du tout, je travaille, je progresse doucement.
Un lointain et proche ami à Mexico me répond : nous finirons tous par parler corbeau.
Si seulement.
Avril 2020 du confinement —
Métie Navajo

dimanche 5 avril 2020

George Orwell "Essais, articles, lettres" tome 3 (1943-1945)

         Le goût de la vérité

 Si l'on recherchait ce qui caractérise le plus la personnalité d'Orwell, c'est très probablement son goût marqué pour la vérité ou tout au moins pour la recherche du vrai. Ainsi, il fait partie des rares auteurs "engagés" qui furent capables de se remettre en cause, de reconnaître ses erreurs d'analyse et de chercher en lui-même ce qui put l'amener à se tromper à un moment donné. Et à le dire publiquement. On aimerait retrouver plus couramment cette démarche particulière mais, force est de constater, qu'elle demeure tout à fait minoritaire et que l'on y prête finalement peu d'attention. Chacun constatera donc que ces cohortes d'experts (très "scientifiques") de tous bords et de toutes catégories, qui encombrent aujourd'hui les médias, peuvent affirmer à peu près tout et son contraire d'une période à une autre, souvent proche, sans que cela ne semble leur causer la moindre gêne.
Il faut dire aussi qu'un grand nombre ne se trompent pas, ils mentent tout simplement et grossièrement; marquant ainsi le profond mépris qu'ils ont du public qu'ils considèrent, a priori, comme parfaitement idiot.
Notons pour l'occasion présente (en plein cœur de l'actuelle pandémie) l'extraordinaire renversement de prescription où, en trois semaines, nous sommes passés du masque parfaitement inutile au masque que l'on envisage de rendre obligatoire. On ne savait pas disent-ils, eux qui prétendent monopoliser la parole comme étant "ceux qui savent".
Il faut lire et relire Orwell, ne serait-ce que pour cette qualité devenue si rare qui le caractérise; et ces "Essais, articles, lettres", parues en quatre gros volumes il y a déjà quelques années, méritent toute votre attention malgré le décalage d'époque.

"Le remplacement d’une orthodoxie par une autre n’est pas nécessairement un progrès. Le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment."

""Il est inutile, je pense, de vous énumérer les divers aspects du capitalisme qui rendent la démocratie impraticable."

"L'idée que le Parlement n'a plus guère d'importance est à présent très répandue. Les électeurs sont conscients de n'exercer aucun contrôle sur les députés; les députés sont conscients de ne jouer qu'un rôle très subalterne."

"Un écrivain est inévitablement amené à écrire (et cela vaut, avec des réserves plus ou moins importantes, pour tous les arts) sur les événements contemporains, et il sera spontanément porté à dire ce qu'il croit être la vérité. Mais aucun gouvernement, aucun grand organisme n'est disposé à le payer pour dire la vérité."

"La plupart des ouvrages de propagande contemporains ne sont que pure falsification : des faits sont dissimulés, des dates modifiées, des citations isolées de leur contexte et truquées de façon à en altérer le sens. Les événements dont on souhaiterait qu'ils n'aient pas eu lieu sont occultés et finalement niés.
Le principal objectif de la propagande est naturellement de façonner l'opinion du moment, mais ceux qui réécrivent l'histoire sont sans doute eux-mêmes persuadés, dans un recoin de leur esprit, qu'ils modifient effectivement le passé en y introduisant des faits à leur convenance."

"Sans doute est-il possible d'établir la vérité, mais la plupart des journaux présentent les faits de façon si malhonnête que l'on peut pardonner au lecteur moyen de se laisser berner ou de ne pas parvenir à se former une opinion. Cette incertitude générale quant à la réalité des faits favorise le désir de se cramponner à des convictions irrationnelles. Rien n'étant jamais ni avéré ni démenti de façon indiscutable, on peut tout aussi bien nier avec impudence le fait le plus évident."

samedi 21 mars 2020

Carnet de citations - Société 30



« Communiquer n’est pas transmettre des informations mais relier des activités. » (Rancière)

« Celui qui ne bouge pas ne sent pas ses chaines. » (R. Luxembourg)

« La jeunesse n’est pas sujette à la révolution parce qu’elle est «jeune». Nous savons bien que certains n’ont pas attendu d’avoir 40 ans pour enfiler un costard et parler en comptable. On peut être révolutionnaire quand on est jeune parce qu’on nous demande de quitter un temps que l’on a dans les mains pour le mutiler dans l’emploi du temps. On nous demande de nous défaire de cette idée que les choses dépendent de nous pour nous conformer à un ordre. De cette injonction, il faut être fou ou y avoir intérêt pour s’y conformer. La transition, l’encagement, ne se fait pas sans heurts. C’est pourquoi les militants de l’économie ont intérêt à agir sur nos perceptions dès l’enfance. » (A.Brault)

« Et la pierre de touche pour reconnaître l'identité du Capital et de l’État - et leur distinction mensongère en vigueur - est le Critère de Rentabilité. Nous voyons tous les jours ce dernier s'appliquer indifféremment aux institutions d’État et aux Privées, chaque fois plus effrontément. (...) L'imposition générale du Critère de Rentabilité vide instantanément de son contenu la vieille notion de "service public" (bien qu'encore en vigueur malgré sa vacuité). » (A. Garcia Calvo)

« Il est bien dommage que le Critère de Rentabilité envoie paître les gens à grande échelle. A n'importe quel moment, un Exécutant quelconque pourra vous enlever les cerises de la bouche, les vaches des prés, les trains du petit chemin de fer, la terre même sous vos pieds, grâce au Critère de Rentabilité. » (A. Garcia Calvo)

« Et, si on fait intervenir l'éthique dans la politique (par exemple dans l'indignation contre la violence des groupes terroristes ou des violeurs de gamines, ou encore dans les procès de Corruption de quelques personnages choisis parmi les détenteurs d'un certain Pouvoir, mais légèrement à l'écart des normes), on voit déjà à quoi cela sert : à distraire de la corruption globale et légale, sur laquelle repose le jeu du Capital, à distraire de la violence quotidienne qu’État et Capital exercent sur les populations, leur administrant ainsi la mort en vie, à distraire de la prostitution généralisée ou de la soumission à l'Argent. » (A. Garcia Calvo)

« En fait, nous sommes tous susceptibles d'être confrontés, à un moment ou à un autre, en réalité à chaque moment, à devoir choisir entre "devenir-Indien" - habiter les marges, vivre aux limites de la clôture (il n'est pas nécessaire d'aller dormir dans les bois pour cela, c'est d'autre chose qu'il s'agit) - ou demeurer dans les centres fortifiés, confortablement identifiés au colonisateur. Une question, comment dire..., de "goût".
(Viveiros de Castro)

« Soit la pensée utopique parvient à être pensée critique antagoniste de chaque jour, soit elle risque de devenir une philosophie du dimanche consolatrice. » ( Tronti )

« La pensée sauvage n'est pas la pensée des sauvages, mais la puissance sauvage de toute pensée dans la mesure où elle n'est pas "domestiquée en vue d'obtenir un rendement". (Viveiros de Castro )

« Il est inutile, je pense, de vous énumérer les divers aspects du capitalisme qui rendent la démocratie impraticable. » (Orwell)

« Les contradictions capitalistes provoqueront des explosions, des cataclysmes et des crises au cours desquels les arrêts momentanés de travail et la destruction d’une grande partie des capitaux ramèneront, par la violence, le capitalisme à un niveau d’où il pourra reprendre son cours. Les contradictions créent des explosions, des crises au cours desquelles tout travail s’arrête pour un temps tandis qu’une partie importante du capital est détruite, ramenant le capital par la force à un point où, sans se suicider, il est à même d’employer de nouveau pleinement sa capacité productive. Cependant ces catastrophes qui le régénèrent régulièrement, se répètent à une échelle toujours plus vaste, et elles finiront par provoquer son renversement violent. » (Marx)

dimanche 6 octobre 2019

CARNET DE CITATIONS Société 29



« La vie a tous les aspects d'un complot qu'il est donné à peu de rendre décisif. Nous n'avons rien à perdre mais tout à égarer. » (Le Brun)

« Parce que ce que nous appelons puissance est en rapport avec les vécus humains, avec les relations que hommes et femmes en mouvement établissent entre eux et avec les autres.
(…)La dynamique interne des luttes sociales tisse des relations sociales parmi les opprimés, qui leur permettent en première instance d'assurer la survie, autant matérielle que spirituelle. Avec le temps et le déclin du système dominant, sur la base de ces relations, croit un monde nouveau, c'est à dire différent au monde hégémonique. A tel point que, à un moment, la société présente la forme d'un océan de relations sociales "nouvelles" et quelques îles de relations sociales "vieilles", qui sont fondamentalement les relations étatiques. » (Zibechi)

« La civilisation marchande n’est plus que le cliquetis d’une machine qui broie le monde pour le déchiqueter en profits boursiers. » (Vaneigem)

« Au total, le choix est assez simple, du moins à énoncer : la croissance ou le climat. Mais la croissance n’est elle-même que l’expression d’un impératif constitutif du capitalisme ; et tant que celui-ci continuera de prévaloir, la catastrophe climatique et biosphérique ne pourra que s’approfondir. » (Baschet)

« Il existe un antagonisme fondamental entre une économie mécanique, centrée sur la puissance, et l’économie plus ancienne, centrée sur la vie… Une économie centrée sur la vie respecte les limites organiques, elle ne cherche pas à s’adjuger la plus grande quantité possible d’un bien. » (Mumford)

« Seuls ceux qui ont réussi à se débarrasser de leurs qualités les plus humaines sont donc candidats aux fonctions suprêmes de la société post-historique : celles des planificateurs et des administrateurs.
La sympathie et l'empathie, la capacité de se mettre par l'imagination et l'amour, à l'unisson de la vie des autres hommes, n'ont pas de place dans la culture post-historique, qui exige que tous les hommes soient traités comme des choses. Humainement parlant, l'homme post-historique est un infirme, sinon un délinquant actif, et finalement un monstre potentiel. » (Mumford – 1956)

« Tout cela a évidemment contribué à établir les structures définitoires du capitalisme : à savoir un moteur de production infinie qui ne peut maintenir son équilibre que par une croissance continue. Des cycles infinis de destruction semblent alors constituer nécessairement l'autre face de ce processus. Pour ouvrir la voie à de nouveaux produits, il faut se débarrasser de ces rebuts; les détruire ou au moins les écarter comme démodés ou dénués d'intérêt. Et c'est bien cela la structure qui permet de définir la société de consommation : une société qui écarte toute valeur durable au nom du cycle sans fin de l'éphémère. » (Graeber)

« Les forces qui mènent la société à une vaste destruction, à la destruction de la planète, prennent racine dans une économie de marché placée sous le signe de la "croissance ou la mort", dans un système de production qui doit croître pour rester compétitif... Aucune libération ne sera complète, aucune tentative d'harmonie entre les êtres humains et entre l’humanité et la nature ne pourra réussir tant qu’on n’aura pas éradiqué les hiérarchies comme les classes, la domination comme l’exploitation. » (Bookchin)

« Au lieu de nationaliser et de collectiviser la terre, les usines, les ateliers et les centres de distribution, une communauté écologique municipaliserait son économie pour intégrer ses ressources dans un système confédéral régional. La terre, les usines, les ateliers seraient contrôlés par des assemblées populaires de communautés libre, et non par l’État-nation ou par des producteurs-travailleurs qui pourraient fort bien acquérir une mentalité de propriétaires. » (Bookchin)

« Nous sommes en train de vivre l’effondrement du capitalisme. C’est la position la plus optimiste que l’on puisse embrasser. Il ne faut pas craindre l’effondrement. Il faut l’accepter. Ce n’est pas l’effondrement des gens et des bâtiments, mais des relations de pouvoir qui ont transformé les humains et le reste de la nature en objets mis au travail gratuitement pour le capitalisme. » (J. Moore)

CARNET DE CITATIONS Société 28



« Si l'on chante dorénavant les louanges d'une démocratie hier encore abhorrée, c'est bien sûr à la stricte condition implicite de ne célébrer sous ce nom que ce que certains qualifient aujourd'hui de "post-démocratie", un résidu vide, une forme sans substance. » (Chamayou)

« Les générations qui sont nées après 1973, celles qui ont grandi à l'ère de "la crise" perpétuelle, ont intériorisé, l'une après l'autre, l'idée que chacune vivrait globalement moins bien que la précédente. Elles ont réappris à avoir peur. Un retournement historique qui pourrait aussi se lire comme une sorte de psycho-thérapie de groupe, une rééducation de masse à la "tolérance à la frustration". » (Chamayou)

« Il n'y a d'opposant légitime, aux yeux du pouvoir, que celui qui est inapte à le menacer. Voilà le secret de la "légitimité" vue par les maîtres : ne sont reconnus comme légitimes que ceux qui ont renoncé à leur force. » (Chamayou )

« Si l'on veut saisir le véritable sens de la "crise écologique" contemporaine, il faut la replacer dans cette histoire-là, celle d'un système économique dont l'expansion a eu l'appropriation destructrice de la nature pour condition consubstantielle, et la resituer dans la continuité de la prédation coloniale et de l'accumulation primitive du capital. » (Chamayou)

« Quelques amis, estimant que la situation n'a guère changé depuis le moment où j'écrivais ces choses, ont pensé qu'il valait la peine de les conserver en un recueil. Cela me navre. Je pense en effet que les polémiques menées contre les vices d'une époque disparaissent en même temps que leurs cibles. Il en va de ces écrits comme des globules blancs du sang qui viennent former une croute sur la plaie : tant qu'ils ne s'éliminent pas d'eux-mêmes, c'est signe que l'infection demeure active. »
(Lu Xun)

« Il a fallu du temps, beaucoup de temps, pour que le pays pût croire à des projets d’abord hypocritement voilés, désavoués en paroles et activement poursuivis dans l’ombre, à la coupable résolution de transformer, sous des apparences mensongères de garanties constitutionnelles, un gouvernement libre en un gouvernement absolu, de ravir à la société ses conquêtes, de la faire reculer d’un demi-siècle et plus. » (Lamennais)

« La différence entre le détenu et le citoyen libre est moins une différence de statut qu'une différence de degré. Le camp représente d'une certaine façon une épure, une projection du futur, une société idéale - ce que serait la société si les dirigeants pouvaient surmonter le poids des choses, la loi du nombre, les milles forces de freinage, de résistance et d'inertie qui partout conspirent pour entraver l'application immédiate à l'échelle du pays entier de cette certaine vision de l'esprit qui, dans les camps, trouvent déjà à s'incarner sans obstacle. » (Leys)

« Chaque fois, c'est le même tour de passe-passe : à travers la défense d’un ordre transcendant fondé sur le caractère prétendument universel des articulations signifiantes de certains énoncés —le cogito, les mathématiques, le “discours de la science”— on cherche à cautionner un certain type de stratification de pouvoirs qui garantit à ses scribes leur statut, leur confort matériel et leur sécurité imaginaire. » (Guattari)

«  Pauvre, joyeux et indépendant ! - tout cela est possible simultanément ; pauvre, joyeux et esclave ! - c'est aussi possible - et je ne saurais rien dire de mieux aux ouvriers esclaves de l'usine : à supposer qu'ils ne ressentent pas en général comme une honte d'être utilisés, comme c'est le cas, en tant que rouages d'une machine et, pour ainsi dire, comme un bouche-trou pour les lacunes de l'esprit humain d'invention ! Fi ! Croire que l'on pourrait remédier par un salaire plus élevé à l'essentiel de leur détresse, je veux dire de leur asservissement impersonnel ! Fi ! Se laisser persuader que grâce à un accroissement de cette impersonnalité, à l'intérieur de la machinerie d'une société nouvelle, la honte de l'esclavage pourrait devenir vertu ! Fi ! Avoir un prix auquel on cesse d'être une personne pour devenir un rouage ! Êtes-vous complices de la folie actuelle des nations qui ne pensent qu'à produire le plus possible et à s'enrichir le plus possible ? Votre tâche serait de leur présenter l'addition négative : quelles énormes sommes de valeur intérieure sont gaspillées pour une fin aussi extérieure. Mais qu'est devenue votre valeur intérieure si vous ne savez même plus ce que c'est que respirer librement ? Si vous n'avez même pas un minimum de maîtrise de vous-même ? » (Nietzsche)

dimanche 21 juillet 2019

CARNET DE CITATIONS - De l’agir 6



«On s'est demandé : "La vie privée est privée de quoi ?" Tout simplement de la vie, qui en est cruellement absente. Les gens sont aussi privés qu'il en est possible de communication ; et de réalisation d'eux-mêmes. Il faudrait dire : de faire leur propre histoire, personnellement. Les hypothèses pour répondre positivement à cette question sur la nature de la privation ne pourront donc s'énoncer que sous forme de projets d'enrichissements ; projets d'un autre style de vie ; en fait d'un style... Ou bien, si l'on considère que la vie quotidienne est à la frontière du secteur dominé et du secteur non dominé de la vie, donc le lieu de l'aléatoire, il faudrait parvenir à substituer au présent ghetto une frontière toujours en marche ; travailler en permanence à l'organisation de chances nouvelles. » (Debord) 

« Le but essentiel de cet ouvrage est de démontrer qu'il existe un principe fondamental de toutes les opérations de la guerre, principe qui doit présider à toutes les combinaisons pour qu'elles soient bonnes. Il consiste:
1° A porter, par des combinaisons stratégiques, le gros des forces d'une armée, successivement sur les points décisifs d'un théâtre de guerre, et autant que possible sur les communications de l'ennemi sans compromettre les siennes.
2° A manœuvrer de manière à engager ce gros des forces contre des fractions seulement de l'armée ennemie.
3° Au jour de la bataille, à diriger également, par des manœuvres tactiques, le gros de ses forces sur le point décisif du champ de bataille, ou sur la partie de la ligne ennemie qu'il importerait d'accabler.
4° A faire en sorte que ces masses ne soient pas seulement présentes sur le point décisif, mais qu'elles y soient mises en action avec énergie et ensemble, de manière à produire un effort simultané. » (Jomini)

« Appliquée à une simple opération passagère, c'est-à-dire considérée comme initiative des mouvements, l'offensive est presque toujours avantageuse, surtout en stratégie. » (Jomini)

« Quant au parti de rester neutre, je ne crois pas qu'il ait jamais servi personne, quand celui qui le prend est moins fort que les combattants et qu'il se trouve placé au milieu; car vous saurez d'abord qu'il est indispensable à un prince de se conduire à l'égard de ses sujets, de ses alliés et de ses voisins, de manière à n'en être ni haï ni méprisé; et s'il doit choisir à tout prix : qu'il se moque de la haine mais qu'il évite le mépris. » (Machiavel)

« Si les points forts et les points faibles d'une armée ou d'un système de défense sont analysés en termes de "plein" et de "vide", ces deux critères peuvent aussi entrer dans un processus complexe de leurre, visant à faire perdre à l'adversaire la juste appréciation de la force qui lui est opposée. » (Anonyme)

« Tout incident de voyage est instructif pour qui est apte à saisir la portée morale des événements, en sorte que c'est moins le Maître qui parle que le chemin lui-même qui prodigue des leçons. (...) Tchouang-Tseu, tout en se livrant à la subversion parodique de l'enseignement lettré, se situe donc dans son droit-fil. » (Jean Lévi)

« Il n'y a d'opposant légitime, aux yeux du pouvoir, que celui qui est inapte à le menacer. Voilà le secret de la "légitimité" vue par les maîtres : ne sont reconnus comme légitimes que ceux qui ont renoncé à leur force. » (Chamayou)

« L'expérience prouve abondamment qu'aucun grand dessein ne peut être envisagé, quand bien même les partisans seraient fidèles et peu nombreux, sans que par des détours mystérieux et inexplicables un pressentiment ou une sombre appréhension s'éveille chez ceux-là mêmes qu'il faut tenir dans l'ignorance. » (De Quincey)

« On s’efforce de se convaincre que les «années folles de notre jeunesse » étaient une rébellion sans contenu ; on s’adapte ; la pression du milieu est trop grande et la révolte paraît trop exigeante. Les désirs indomptables, la joie de la révolte font place à la logique de gains et de pertes, de résultats et de rapports de force réalistes, de calculs. On oublie que la joie est dans l’agir même. » (Libertad)