
En d’autres temps, moins
médiocres et moins malheureux il aurait semblé tout à fait superflu d’expliquer
un tel phénomène, alors évident et naturel pour la plupart des êtres humains.
Force est de constater qu’au
stade actuel du non-devenir humain, cette évidence a disparu.
Ce que je désigne ici par le
concept de « schizophrénie sociale » est un processus illusoire de
« gestion de la séparation ».
De même qu’à un stade précédent
la domination marchande a introduit la division du travail pour servir à ses
besoins ( à savoir, essentiellement séparer le producteur de sa propre
réalisation pour qu’il cesse de s’y reconnaître et par là-même rendre
l’exploitation du travail bien plus aisée
) de même au temps de la séparation quasi généralisée entre les êtres,
conséquence directe du rapport marchand universalisé, est devenue nécessaire l’introduction d’une forme sociale de
substitution face à la disparition de toute communauté réelle. C’est donc l’être même qui sera divisé dans
la parcellisation de sa réalité et le cloisonnement de son univers
subjectif ; le but étant de rendre utilisables par le système marchand des
individus confrontés à des réalités objectives parfaitement incompatibles entre
elles mais dont la logique présente de la domination exige qu’ils s’en
accommodent.
Les plus récents outils de la
technologie, ont comme point commun et objectif central
l’accélération de ce processus comme techniques de maintenance de la division
et de la séparation non seulement entre les individus mais à l’intérieur de
chaque esprit.
Car si pour la domination la
priorité demeure toujours de supprimer pour les populations toute possibilité
de décider quoique ce soit dans le devenir du monde et dans leurs propres
devenirs, la participation « volontaire » du plus grand nombre reste
nécessaire.
La gestion individuelle de la
séparation doit donc se présenter illusoirement comme un choix librement
consenti, comme l’expression d’une liberté nouvelle, comme autogestion.
C’est la quasi-impossibilité pour
un grand nombre d’individus dans la société du spectacle (« Tout ce qui était directement
vécu s’est éloigné dans une représentation ») d’acquérir une expérience
et de faire face aux multiples contradictions auxquelles ils sont confrontés, à
la fois dans le domaine pratique et dans le domaine subjectif, qui les amène à
faire le choix de cette « liberté ».
Le totalitarisme marchand produit
ainsi les conditions objectives de la continuité de son règne.
La schizophrénie sociale est donc
une forme volontaire de la représentation, d’autogestion du non-vécu dissimulée
sous le masque de la convivialité. Comme telle elle devra être déclarée comme
pleinement satisfaisante, au cœur même de la solitude des êtres séparés, par
ceux-la même qui la mettant en œuvre en sont les premières victimes.
L’illusion consiste précisément à
croire que l’on pourra esquiver les contradictions par le cloisonnement de sa
réalité en univers distincts et sans communication. Mais par la-même l’unité de
l’individu est brisée et tout rapport humain véridique rendu impossible.
Sous ses différents masques
l’être devient alors non-connaissable.
La séparation que l’on croit
tenir en dehors est en fait d’abord en soi comme dissolution.
Les contradictions existent et
pour les résoudre, les dépasser, il faut savoir les regarder en face.
La fuite devant les
contradictions, qui sont d’abord en nous-mêmes, est la manifestation pratique
de l’immaturité de l’être dans la société du spectacle.
Dans cette immaturité, il y a
évidemment la prédominance de l’ego avec les différents comportements sociaux
aberrants qui en résultent.
Ainsi, par exemple, l’absurde
croyance que sa propre activité, aussi insignifiante soit-elle, prédomine sur
celles des autres et devrait donc polariser leur attention et déterminer leur
emploi du temps.
L’accord des autres semble alors
superflu, leur désaccord intolérable.
Être un oblige à se confronter à
la négativité, d’en reconnaître la nature en identifiant les
contradictions en soi et dans la
structure sociale aliénée.
Cela oblige à faire des choix et
ensuite d’en assumer la responsabilité et les conséquences, à comprendre que
certaines conciliations sont impossibles.
Être un, c’est construire sa
propre unité d’individu de manière à ne plus avoir à porter de masque, à
pouvoir être le même avec tous.
Être un, c’est pouvoir vivre
le passage du temps comme un ensemble et non comme une suite de moments séparés
et sans relation.
Il semblerait bien qu’être un
soit la condition préalable à toute véritable liberté.
(Ce texte est l'abrégé d'un autre écrit il y a déjà quelques années)
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